Dix-huitième lettre

Je voulais pouvoir poster de Chine une dernière lettre. Pour ce faire, je l’ai limitée à mes deux dernières étapes dans la province du Gansu.

Les suivantes se dérouleront dans le Xinjiang, puis la dernière à Shenzhen, aux portes de Hong Kong,  d’où je rentrerai en France. Le récit de la fin de ce voyage,  je le rédigerai donc courant juin.

Le désert de Gobi, Gēbì shāmò 戈壁沙漠

C’est un désert que se partagent la Mongolie et la Chine.

 En Chine, il s’étend sur presque la totalité de la Mongolie intérieure méridionale et sur la partie supérieure du cou de girafe de la province du Gansu.

Dans mon voyage, je l’ai rejoint à partir de Zhāngyē  et je l’ai côtoyé jusqu’à Dūnhuáng et Liǔyuán (voir la carte dans la dix-septième lettre, sous l’article « Zhāngyē et les montagnes arc-en-ciel »).

C’est un désert de cailloux et de graviers aux reliefs et couleurs changeantes, avec de place en place quelques touffes d’herbe résistantes à la sécheresse. Voici quelques images de ce que j’ai pu en voir en mai, depuis le train, le bus ou à pied.

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Dūnhuáng et les grottes de Mògāo

Sur les traces des voyageurs de 1990 

J’avais cinq images de 1990 en poche que j’ai montrées d’abord à mon hôtel, puis envoyées à un chauffeur de taxi dont j’avais utilisé les services dans la journée.  Celui-ci le soir même m’a renvoyé un message pour me dire qu’il pensait reconnaitre ces différents endroits et pouvait m’y conduire si je le souhaitais. 

C’est ce que nous avons fait le lendemain matin. Mais les rénovations et modernisations ont été telles que mon chauffeur, bien qu’il ait plus de la cinquantaine et avait donc connu ces lieux dans leur état de 1990, a eu bien du mérite pour arriver à les identifier. Parfois ce fut convaincant, parfois plus hypothétique.

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Dunhuang de 1990 à 2026

L’art bouddhique à Mògāo

Les grottes de Mògāo 莫高 sont en fait des caves. Elles ont été creusées à partir du IVe siècle dans une falaise pour abriter des temples ou sanctuaires bouddhistes, dans lesquelles pouvaient se recueillir les voyageurs qui circulaient le long de la route de la soie.

Elles ont fait l’objet de consolidation par l’extérieur et leurs visites sont encadrées pour éviter les dégradations des peintures et sculptures. Le jour où j’y suis allé, nous étions cinq pour une visite guidée en anglais : deux jeunes amants de Hong Kong très accrochés l’un à l’autre,  un couple de Belges Flamands en lune de miel, et moi en « pèlerinage ». Nous avons visité 5 caves, attendant que les groupes Chinois beaucoup plus nombreux en sortent pour pouvoir les admirer en moins grand nombre. Les photographies étaient interdites, mais il existe des bases de données numériques publiques où on peut les télécharger. En voici quelques unes.

Cette entrée est la plus connue ; c’est elle qui est reprise comme métonymie du lieu. Elle abrite un grand Bouddha de  35 mètres de haut.

Dunhuang – La grotte du grand Bouddha

La bibliothèque cachée et ses manuscrits éparpillés dans le monde

A l’entrée du site, face aux grottes, un petit monastère taoïste a été récemment restauré et sert maintenant de musée pour raconter un pan de l’histoire culturelle bousculée de la Chine.

On y apprend que la grotte n° 16, avait un appendice invisible (n°17) car clos et oublié depuis plusieurs centaines d’années. Un moine taoïste, Wáng Yuánlù 王圆箓, qui avait son temple à côté de cette grotte découvrit en 1900 cet appendice et trouva à l’intérieur des dizaines de milliers de manuscrits anciens parfaitement conservés. Ces écrits allaient du IV° au XII°-XIII° siècle. La plupart étaient en chinois mais, route de la soie oblige, il y avait aussi des manuscrits en vieux tibétain, en ouïghour, en khotanais, en sogdien, en langues turques… Dans l’appendice était aussi stocké des peintures, des sculptures, des textiles…

La grotte 17 en 1908 et Wáng Yuánlù, son découvreur

La richesse et la qualité des œuvres ainsi mises au jour eurent rapidement une notoriété internationale ; elles conduisirent plusieurs institutions étrangères à vouloir s’en porter acquéreur. Afin de reconstruire son monastère, Wáng Yuánlù, ignorant leur valeur,  leur vendit – « illégalement » précise le musée – les 70 000 artefacts. Ceux-ci furent ainsi dispersés dans le monde : au Royaume-Uni, en France, aux États-Unis, au Japon, en Russie…

Depuis les années 1990, les principales institutions de conservation de ces œuvres ont numérisé leurs collections et les ont publiées sur un site commun, le « Projet international de Dūnhuáng » (IDP). En 2015, la Bibliothèque nationale de France a fait don à la Chine de copies numériques de ses manuscrits. C’était la première fois qu’une institution étrangère procédait ainsi. D’autres institutions ou collectionneurs s’engagèrent ensuite dans cette voie. Un certain nombre de ces fac-similés ainsi obtenus sont exposés dans le monastère.

La France vient de voter à l’unanimité une loi de restitution de biens culturels ayant fait l’objet d’une appropriation illicite. Je ne sais pas si dans ce cas, l’appropriation était illicite, mais il me semble, compte-tenu de la qualité aujourd’hui des copies, que la BNF pourrait faire la donation inverse : donner les originaux et récupérer les fac-similés. Quant à la Chine, elle pourrait, en retour, faire don à la France de quelques originaux de qualité. Ce serait une manière pacifique de tirer un trait sur cette période houleuse, au moins s’agissant de cette bibliothèque. Pour les œuvres pillées lors du sac du Palais d’été, c’est évidemment plus complexe, mais ce sont les petits pas qui à la fin font les grands…

Les dunes au sable chantant (Míngshā shān 鸣沙山)

Les voyageurs de 1990 sont allés se promener sur ces dunes. Elles sont de fait magnifique, formées de sable fin, une exception dans le désert de Gobi. Aujourd’hui, elles sont aménagées pour accueillir les touristes en leur proposant diverses attractions : promenade en chameau, location de sur-bottes fluo pour empêcher le sable de pénétrer dans ses chaussures, luge sur sable, échelles pour faciliter la montée au sommet des dunes, séances de pose photographiques…

Il est un endroit qui reste photogénique et magique, le lac en croissant de lune (Yuèyá Quán  月牙泉), un phénomène géologique surprenant puisqu’on ne peut pas voir comment il est alimenté, ni pourquoi il a résisté pendant  des siècles à l’envahissement du sable [1].

Dunhuang, le lac en croissant de lune

C’est au bord de ce lac, alors qu’il était en train de lire des panneaux d’explication, que j’ai rencontré Thibault, un Rémois d’une trentaine d’années – ça ne s’invente pas…  Il était content de pouvoir enfin parler français. Nous avons discuté le temps de comprendre ce que l’un et l’autre faisait là au même moment. Il est parti de France en juillet, en moto, pour traverser en solitaire l’Europe puis l’Asie, d’Ouest en Est. Il est entré depuis le Viêt-Nam en Chine, qu’il remontait en auto-stop – avec plus ou moins de succès – en direction du Nord puis de l’Ouest. Il était sur le chemin du Kazakhstan. Confiant, il envisageait pour son retour de traverser la Sibérie…

Nous avons échangé les adresses de nos blocs-notes. Il utilise Polarsteps, une application cartographique de voyage dans laquelle à chaque étape on peut ajouter du texte, des images, des vidéos… Elle a complété ce qu’il avait eu le temps de me dire.

Il y a de multiples manières de voyager. La sienne relève de l’aventure et de l’audace. Elle suppose force de caractère, ouverture d’esprit, forme physique… et quelques ressources pécuniaires.

Bravo et bon voyage !

Musique et danse à Dūnhuáng

 Dans plusieurs villes chinoises qui ont eu un passé glorieux, des spectacles immersifs sont proposés quotidiennement pour le raconter. J’ai déjà eu l’occasion d’en présenter dans des lettres antérieures (voir par exemple « Sòngchéng ou le divertissement à grande échelle » dans la cinquième lettre ou « Ce qu’ont vu les dirigeants du G20 à Hangzhou » dans la dixième).

Des deux que j’ai vus ici, « Danse et musique à Dūnhuáng » (Lè dòng dūnhuáng 乐动敦煌) était le plus facile d’accès puisqu’il n’était nul besoin de comprendre le chinois – si ce n’est pour la référence préliminaire aux textes musicaux trouvés dans la bibliothèque cachée…

Très spectaculaire comme beaucoup de performances auxquelles j’ai assistées ici, mais pas dénuées de grâce pour certains numéros.  Les effets spéciaux et l’utilisation d’un immense espace ont toutefois été un défi pour la caméra de mon ordiphone. Tout n’est donc pas aussi lisible et net que ce que j’ai pu voir. Mais quand même…

Voir encore Dūnhuáng 

C’est le nom du second spectacle, Yòu jiàn dūnhuáng 又见敦煌. Théâtre immersif, coloré, plein d’effets spéciaux, avec des monologues ou dialogues dits d’un ton martial par des personnages en costumes d’époques différentes. J’ai compris des mots mais pas des phrases, malgré un mandarin très articulé. 

Si j’ai plus interprété que compris ce spectacle, je n’ai pas du tout été insensible à sa force évocatrice et son souffle. Voici quelques extraits qui peuvent vous permettre de comprendre ce que je veux dire [2].

J’en ai demandé, après coup, le synopsis à Deepseek, qui me l’a trouvé. Sur les six tableaux de la pièce, deux faisaient référence à la bibliothèque cachée. Ils donnent un point de vue chinois sur cette affaire, qui complète ce que j’ai pu en dire précédemment.

Dans l’acte II, le moine Wáng Yuánlù manipule des rouleaux et apparait rongé par la culpabilité car il a vendu pour quelques pièces des trésors de Chine à des étrangers. Il en parle à un jeune savant. Leur dialogue abouti à une question ouverte : cette perte patrimoniale, est-elle la faute d’un moine sans éducation, ou celle de l’empire chinois, alors affaibli et incapable de protéger son propre héritage ?

Dans l’épilogue (l’acte V), l’âme du moine tourmenté rencontre la statue d’un Bouddha qui  lui dit : « Je ne t’en veux pas, mon enfant. Je te pardonne ». Les individus, empereurs ou simples paysans, finissent tous engloutis par le sable du désert, mais l’âme de Dūnhuáng, portée par sa culture et son art, demeure. C’est à ceux d’aujourd’hui de veiller à préserver ses richesses.

J’avais déjà relevé dans une lettre précédente (voir « Une histoire française qui a laissé des traces » dans la cinquième lettre) que les désastres du « siècle de l’humiliation » – qui est une sorte de dénomination officielle de l’Empire chinois sous les derniers Qing et de la première République qui l’a suivi –, n’étaient pas tant imputés à la puissance ou à la rouerie occidentale qu’à la faiblesse chinoise.  Ils ne se sont pas laissés enfermés dans une logique du ressentiment, mais en ont tiré plutôt une leçon pour leur présent et l’avenir : « plus jamais cette faiblesse ! ».

Liǔyuán, une ville sinistrée

Liǔyuán est un mauvais souvenir pour les voyageurs de 1990. Fatigués par « 20 heures de train assez éprouvantes puisqu’elles succédaient à 5 heures de car pour descendre du Tibet », ils étaient arrivés à Liǔyuán vers 2 heures du matin et avaient été réveillés dès 7h par des haut-parleurs diffusant de la propagande.

Mon souvenir est tout autre. Je ne venais pas de Lanzhou, mais de Dūnhuáng, presque la porte à côté.  Je suis arrivé l’après-midi en minibus, frais et dispo, dans un hôtel sans charme mais correct, et le lendemain, je n’ai pas été réveillé par des voix tonitruantes.

En revanche, si je n’y suis qu’à peine resté, cette étape restera fortement inscrite en ma mémoire. Je n’ai cessé de penser en m’y promenant aux mains d’or de Lavilliers (voir « Chanter le travail : « Les mains d’or » de Bernard Lavilliers » sur mon autre bloc-notes).

Déjà, les collines désertiques autour, noires de suie, annonçaient la couleur ainsi que les équipements industriels – beaucoup de pylônes électriques, des engins de travaux publics – que je voyais depuis la vitre du minibus.

Une fois déposées mes affaires dans ma chambre, je suis allé vers l’ancienne gare, celle où étaient arrivé Marie-Marthe et ses amis ; elle était à deux minutes à pied de mon hôtel et semblait inactive. Je me suis alors promené dans ce « centre-ville ». J’osais à peine prendre des photos de la cité ouvrière, délabrée et vidée de ses habitants, de peur que l’on puisse penser que je voulais stigmatiser la misère alors que je ne voulais que la documenter.

Lors de mon arrivée, le minibus avait d’abord traversé la ville. Il n’avait pas voulu s’arrêter devant mon hôtel alors qu’il passait devant. Il avait continué sa route vers l’Est pour rejoindre la nouvelle gare TGV, en plein désert, à 5 km de l’ancienne. Compte-tenu de ce que j’avais pu voir à travers ma vitre de manière fugace, le lendemain, mon train pour Urumqi ne partant que dans l’après-midi, j’ai décidé d’aller le matin, à pied, jusqu’à la gare TGV. Une fois arrivé, ne trouvant pas de taxi, j’ai marché dans le sens inverse. Voilà ce que j’ai croisé, et qui est aussi édifiant.

Promenade du centre ville de Liuyuan à la gare TGV

Tout témoigne d’une désolation industrielle.

En 1990, Liǔyuán avait 100 000 habitants. Quand j’y suis passé, il en restait environ 10 000. L’effondrement démographique aurait eu lieu à partir de 2006, en une dizaine d’années. Il a accompagné son effondrement économique. Sa richesse industrielle provenait de l’exploitation de son sous-sol, riche en minerais. On y trouvait de l’or, de l’argent, du fer, du cuivre, du plomb, du zinc, du manganèse. Ces ressources non renouvelables se sont épuisées et ont conduit à la fermeture ou au départ des entreprises qui les extrayaient. Deepseek, qui m’a fourni ces renseignements, précise : « Ce déclin n’est pas un cas isolé. Liǔyuán est un exemple typique de la difficulté qu’ont les « villes ressources » à se réinventer une fois que leurs ressources sont épuisées. En Chine, des centaines de ces villes sont confrontées au même défi de transition économique ». J’avais connaissance de ce phénomène grâce  au documentaire fleuve de Wáng Bīng 王兵 : « A l’ouest des rails » (Tiě xī qū 铁西区)[3], sur la fermeture du complexe industriel de Shenyang, au nord-est de la Chine, mais lorsque j’y étais passé (voir  la treizième lettre), je ne m’y étais pas rendu.

Comment cet effondrement ici a-t-il été vécu ? A t’il été accompagné ? Je l’ignore. L’histoire sociale de la Chine d’aujourd’hui m’est invisible. Je n’ai vu ici que le résultat.

Ce qui reste aujourd’hui, c’est l’extraction de la silice et sa filière de transformation sous des formes adaptées aux industries d’aval, ainsi que le réseau de pylônes et de sous-stations transportant l’électricité produite dans les  parcs éoliens et solaires du corridor du Gansu.

Revenu de cette marche sous le soleil dans la ville et le désert qui l’entoure, je ne voulais pas terminer mon séjour sur cette note. Je me suis souvenu des voyageurs de 1990 et de leur passage ici. Sur le billet des grottes de Mògāo, Marie-Marthe avait noté « Xinjiang hotel près de la gare ». Il n’y avait pas d’hôtel près de la gare qui porte ce nom, mais il y en avait plusieurs qui pouvaient bien dater de cette époque là et auraient pu simplement changés de propriétaire et d’enseigne. J’en ai fait une galerie à l’attention d’Odile, Luc, Matthieu et Honorine. Peut-être cela  dira t’il quelque chose à l’un d’entre eux …

*****

Ici se termine la dix-septième Encre de Chine, la dernière du Gansu. Le désert de Gobi s’arrête là, un autre désert prend le relais dans le Xinjiang, le désert du Taklamakan (Tǎkèlāmǎgān shāmò 塔克拉玛干沙漠). Infranchissable pour les caravanes de la route de la soie, deux voies s’ouvraient à elles : le contourner par le nord, ou par le sud. C’est par le nord que les voyageurs de 1990 sont passés. C’est là que je les ai suivis.

En attendant la prochaine lettre, bonne lecture de celle-ci, et n’hésitez pas à laisser un commentaire, même bref !


[1] Ce n’est plus le cas. Au XX° siècle, sa profondeur n’a cessé de diminuer, au point qu’en 2006, le gouvernement local a dû le remplir d’eau pour ne pas le voir disparaître (source : wikipedia).

[2] Merci à Marga qui m’a permis de réaliser les sous-titres de ce film. J’ai découvert par la même occasion qu’elle suivait Wáng Cháogē 王潮歌, la metteuse en scène du spectacle, sur Xiǎohóngshū 小红书 (Petit livre rouge), l’équivalent chinois de Facebook, parce qu’elle aime sa simplicité et son franc parler.

[3] A l’attention des Rémois : il peut s’emprunter à la médiathèque. Trois disques, trois heures chacun. Armez-vous de courage…

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