Quinzième lettre

Voici la deuxième partie du voyage en Chine que Marie-Marthe, Odile, Luc, Mathieu et Honorine ont réalisé pendant l’été 1990. Nous les avions quitté à Shanghai (voir la quatorzième lettre). Ils partaient en direction du Nord-Ouest, rejoindre la route de la soie.

Lánzhōu 兰州, première étape sur la route de la soie

Le 29 juillet 1990, Marie- Marthe écrit ceci dans son Carnet :

« 42 heures de train Shanghai – Lanzhou. On traverse de très belles régions où chaque parcelle de terre est travaillée, souvent en terrasse.

Et le 30 juillet :

Lánzhōu 兰州 est à égale distance entre l’extrême Est et l’extrême Ouest de la Chine. C’est le début de la route de la soie. La ville est laide, les gens ne sont plus des Hans mais des Mongols. Leur visage est plus rude, plus ingrat. On est près du désert de Gobi. Les peaux sont éprouvées.

Eux aussi font le cercle autour de nous chaque fois que l’on s’arrête pour acheter quelque chose, pour prendre un bus ou un taxi ou tout simplement pour parler entre nous.

Beaucoup de militaires ici. C’est une zone surveillée car en proximité du Tibet et des régions à forte minorité Mongole ou Ouïghour.

Nous devons solliciter une autorisation officielle pour faire 270 km vers une Lamaserie tibétaine ».

Le premier août fut « une journée pour préparer la suivante », à savoir leur voyage jusqu’à Xiàhé 夏河 et au Monastère de Lābǔlèng 拉卜楞. C’est la dernière date qui figure sur le Carnet.

Le lendemain, « 7:30 du matin : l’autocar est bourré à craquer d’autochtones ou de Tibétains, tous en train de faire venir le mollard. On s’est levé à 6 heures. Je n’ai pas envie de parler, le bus m’inspire modérément mais je suis décidé à passer outre.

A Lanzhou, nous avions pris des tickets « au noir » en les faisant acheter par un Chinois. Mais la guichetière de la gare qui nous avait enjoint la veille de nous procurer une autorisation se pointe alors que nous étions sur le point de partir. Elle avait dû nous repérer bien que nous ayons cherché à l’éviter.

Palabres. Tout le monde s’en mêle. Luc sort son document chinois qui atteste de son statut d’expert international. Ce qui suscite leur colère, ça n’est pas qu’on soit passé outre l’autorisation, c’est qu’on ait payé en renminbi au lieu de (illisible) [1] ».

Finalement, ils réussiront à partir.

Un arrêt à Lixian ou à Linxia ? Un « n » en goguette…

Cliquer sur la première image pour l’agrandir, puis faire défiler

Luc avait indiqué que ces photographies avaient été prises à « Lixian ».

J’ai d’abord cherché cette ville sur internet. Ne trouvant rien, j’ai finalement eu recours à Deepseek, l’intelligence artificielle chinoise. Après une minute et demie de consultations variées de sites chinois et anglais, il me répond : « Malheureusement, mes recherches n’ont pas permis de trouver une localité de ce nom sur l’itinéraire de vos amis (Lanzhou → Liuyuan → Urumqi → Kashgar) ». Il m’écrit avoir trouvé une sous-préfecture qui répond au nom de Lǐxiàn (礼县), mais elle est à plus de 400 km au sud de Lánzhōu. Il évoque également Líqián (骊靬), un village à 340 km de Lánzhōu  [2]. Il me suggère pour avancer, «d’examiner les photos de plus près et de chercher des indices comme des panneaux, l’architecture, les véhicules ou les vêtements des personnes présentes… ». Je lui réponds que ça ressemble à une ville musulmane et que sur une des diapos, il y a une pagode de 6 étages. Il me parle alors de « Línxià (临夏), une ville à majorité Huí 回 [3] qui est une ancienne étape sur la route de la Soie, située au sud de Lánzhōu, légèrement à l’écart de l’itinéraire direct Lanzhou → Liuyuan → Xinjiang ». Je lui précise alors que « mes amis sont allés de Lánzhōu à Xiàhé pour aller voir le Monastère de Lābǔlèng. Sur ce chemin auraient ils pu croiser Linxia ou Lixian ? ». Il me répond : « Oui, le trajet de Lánzhōu à Xiàhé passe par Línxià, alors qu’il n’existe pas de localité nommée « Lixian » sur cet itinéraire ». Il me donne quelques informations sur cette ville : « Elle est surnommée «la petite Mecque de la Chine ». C’était un carrefour commercial majeur sur l’ancienne route de la Soie et un centre spirituel important pour la communauté musulmane Hui. Le vieux quartier « Ba fang shisan xiang » (Huit mosquées et treize ruelles) concentre de nombreuses mosquées anciennes, des marchés et des habitations traditionnelles Hui ». Concernant la pagode, il précise qu’ « il s’agit très probablement d’un minaret de style architectural chinois traditionnel ».

Du coup, j’ai rattaché à Línxià ce texte de Marie- Marthe, bien qu’elle n’en précise pas le lieu :

« Déjeuner dehors sur des tables crasseuses, dans des assiettes douteuses, de pates servies à mains nues franchement dégueulasses… Délicieux ! La patronne nous a rejoint et nous a couvés d’un air maternel. Très beau visage mongol pris dans un foulard bleu. Elle a réussi à nous dire qu’elle était musulmane et non pas Han. D’ailleurs, son enseigne portait le croissant et les étoiles…

Marché musulman où nous étions entourés d’une nuée de curieux chaque fois qu’on s’arrêtait ! »

Odile m’a depuis confirmé que c’était bien à Línxià qu’avait eu lieu ce déjeuner. Ils sont restés une demi-journée dans cette ville : « c’était notre premier contact avec le monde musulman en Chine. Nous avions été très surpris de voir des femmes en burka complète avec une grille sur le visage ».

Le long de la rivière Dàxià 大夏

Encouragé par la résolution de cette énigme, j’en ai soumis une autre à l’IA chinoise en lui décrivant ces deux photos :

Au verso de ces photos, Marie-Marthe avait écrit : « entre Yangshuo et Guilin ». Une mention qui me laissait perplexe. Ces images ne disaient rien non plus aux P. J’ai supposé que « Yangshuo » était une déformation de Lanzhou, mais je ne voyais pas ce que Guilin venait faire ici car bien trop au sud de leur route. D’un autre côté, cette rivière circulant au milieu de pitons isolés les uns des autres avait incontestablement un air de famille avec les paysages karstiques de Guilin (voir « La descente de la Lí en famille d’accueil » dans la sixième lettre).

Deepseek m’apprend que« l’itinéraire classique entre Lanzhou et Xiahe passe par Linxia et longe effectivement une rivière, la Dàxià (大夏). Ses paysages sont principalement façonnés par l’érosion de grès et non pas de calcaire. Le karst est présent dans la région, mais seulement à Xiahe où se trouve la grotte de Báishíyá (白石崖), célèbre pour les découvertes archéologiques sur les Dénisovains qui y ont été faites.

Les reliefs en « piton » que vous voyez sur les photos sont très probablement des formations Dānxiá (丹霞). Il s’agit de paysages de grès et de conglomérats rouges sculptés par l’érosion, qui prennent souvent des formes de pics, de colonnes et de falaises abruptes. La rivière Dàxià traverse des zones où ces formations sont présentes. Il est donc tout à fait possible que la scène pastorale que vous décrivez se soit déroulée devant un tel décor ».

Il me précise que « La vallée de la Dàxià est une zone agro-pastorale. L’élevage, notamment de bovins et de moutons, y a toujours été pratiqué par les populations locales, tant Han que Hui et Tibétaines » et il poursuit: « La description de bovins noirs aux grandes cornes en forme de lyre correspond à celle de races indigènes chinoises, comme la race bovine du Gansu ou des races similaires des plateaux (par exemple, la race Menyuan du Qinghai voisin). »

Et voilà comment une autre énigme s’est à nouveau éclaircie…

Sur les hauts plateaux tibétains autour de Xiàhé 夏河

Xiàhé est située dans la province du Gansu, à 60 km de celle du Qinhai, le Tibet chinois ; elle appartient à la sphère culturelle tibétaine. Ils y seraient restés trois nuits.

Marie-Marthe note : « Trois communautés ici : les Tibétains, les Mongols (musulmans) et les Hans. Les Hans y sont expatriés pour « tenir » les postes à responsabilité. Comment se côtoient-ils ?

Les vieilles femmes sont habillées comme des Péruviennes  – plusieurs couches de gros textile les uns sur les autres ; elles viennent toucher nos vêtements. Les Tibétains, c’est pour nos chaussures qu’ils en pincent ».

Dans le souvenir de Mathieu, les maisons étaient en bouse de vache. Luc corrige : « non, elles étaient en torchis, mais ils balançaient les bouses de vache sur les murs pour qu’elles sèchent et après, ils en faisaient leur combustible ».

Des « papillons » au monastère de Lābǔlèng

Marie-Marthe écrit : « J’ai craqué le jour de l’arrivée : papillon devant les yeux, fatigue, faiblesse ». C’est un malaise qu’elle dira, plus loin dans son Carnet, avoir eu deux fois pendant le voyage. Odile s’en rappelait très bien : « Au monastère de Xiahe, tu te souviens, Mathieu. Vous étiez assis sur un talus. Et elle disait « j’ai mes papillons, j’ai mes papillons », et toi tu nous engueulais en disant « mais arrêtez-vous ! Occupez-vous d’elle » car nous on partait ».

C’est la seule diapositive de Luc que j’ai pu mettre en relation avec le monastère. En la visionnant, elle suscita ces commentaires :

« Odile : les moinillons draguaient Mathieu comme des malades. Lui ne s’en rendait pas compte ; il était trop petit.

Luc : Chez les bouddhistes, ça doit être excessivement fréquent.

Mathieu : Et comment sais tu ça ?

Luc : Ben, je le suppose parce que chez les catholiques, on ne l’avait jamais imaginé et pourtant, c’est souvent arrivé. C’est universel et religieux.

Odile : il y a un livre, « La mendiante de Shigatze [4] », dont un des récits porte sur la vie des jeunes moines ».

Au sujet du monastère, Marie-Marthe écrit : « Le pied total ! 500 moines à Xiahe, l’un des monastères les plus importants (école des bonnets jaunes) avec un collège de philosophie : cursus de vingt années avec médecine, logique, tantrisme, etc. (…) Les moines et les moinillons sont en robe mauve ou rouge avec quelquefois – pour les plus importants – le bonnet jaune (…) Lorsqu’ils ont six cicatrices sur le crâne rasé, ça signifie qu’ils ont déraciné en eux, pour toujours, les attachements de la chair, de l’amour et de l’argent ».

Nomadisme Tibétain sur les hauteurs

Xiàhé est située sur le plateau tibétain, à une altitude d’environ 2 900 mètres. La ville est entourée de montagnes.

Marie-Marthe écrit : « Des tentes blanches partout dans la montagne et jusqu’aux cimes. Les Tibétains sont venus pour la fête du Tibet et/ou pour voir leur fils moine ».

Devant ces diapositives, les P. racontent :

« Odile : on était monté à travers champs, tous les quatre. Marie-Marthe n’était pas venue avec nous. Elle n’aurait pas suivie… bien qu’elle avait la forme quand même.

Luc : On est monté à une allure ! On a dû faire 1600 mètres de dénivelé, facile. On est monté avec les enfants, qui avaient encore plus la pêche que nous. On est arrivé en haut, épuisé, et on voit ça, ce campement de nomades qui gardaient leurs moutons.

Odile : Ils gardaient des yacks.

Luc : J’ai pleuré en arrivant : mais ce n’est pas possible, ça existe ?

Mathieu : C’était le paradis, oui

Odile : Et alors, tu te souviens ? Ils nous avaient offert le thé, mais la seule chose qu’on avait pu leur donner pour les remercier, c’était un couteau ».

Au retour, ils ont dû parler de cette expédition à Marie-Marthe. Dans son Carnet en effet, elle écrit :

« Luc, Odile, Mathieu et Honorine ont été invités à déjeuner par une tribu apparemment riche qui campait au sommet, un banquet avec beaucoup plus de bouffe qu’on n’en trouve même dans les restaurants ici ».

Pendant ce temps, Marie-Marthe a dû entreprendre de son côté une montée à son rythme. Elle écrit : « Balade en montagne, seule, à 3600 m. J’y retrouve un chasseur de papillons. Un drôle de mec toujours entre le Togo, la France et ailleurs à traquer les insectes ou les papillons. Un commerce très lucratif ».

Je décris pour Deepseek les diapositives prises par Luc dans les montagnes. Il me fournit quelques informations complémentaires : « Les tentes blanches avec des broderies bleues que vos amis ont vues correspondent à un style d’habitat nomade spécifique. Ce sont probablement des tentes de fête ou cérémonielles, utilisées pour les rassemblements, les festivals d’été. La toile blanche est souvent en coton ou en feutre, et les broderies colorées (bleu, rouge, jaune, vert) sont richement ornées de symboles bouddhistes et de motifs auspicieux. Il existe deux traditions de tentes dans cette région, proches géographiquement, mais culturellement distinctes. Une tradition tibétaine : la tente la plus courante est noire, faite en poil de yack (robuste, résistante aux intempéries). Une tradition mongole avec des yourtes blanches, décorées de peintures ou broderies souvent autour de la couronne centrale. On les trouve plus au nord, mais des groupes mongols peuvent être présents dans le Gansu ».

S’agissant de la photo de Mathieu accroupit devant deux ânes, il précise : « L’âne poilu, bas sur patte » que vous décrivez est très probablement un Kiang (Equus kiang), également appelé âne sauvage tibétain. C’est un animal emblématique des hauts plateaux. Vos amis, après avoir visité le monastère de Lābǔlèng, sont montés sur les hauteurs et ont rencontré des nomades tibétains. Dans ces vastes pâturages d’altitude, il est tout à fait normal d’apercevoir des kiangs, soit en troupeaux sauvages, soit à proximité des campements nomades ».

Liǔyuán 柳园, deuxième étape

Sur leurs conditions de voyage à cette époque et sur cette étape, le Carnet de Marie-Marthe fournit beaucoup d’informations.

« 20 heures de train Lanzhou – Liuyuan. Couchette dure avec le va-et-vient incessant des Chinois. Chaud, paysages du Gobi, dunes de sable sur fond de massifs enneigés.

J’ai bu trop de café ; ça m’empêche de dormir malgré les Lexomil censés tempérer. Peut-être l’origine des papillons ?

23 heures 30. Tout le monde dort mais pour une raison obscure les lumières restent allumées.

Autant les villes sont crasseuses – des canalisations foutues qui provoquent des mares d’eau croupies, des poubelles ouvertes, la poussière de charbon, partout des chiottes non désinfectées –, autant les paysages ruraux sont fantastiques. Là, s’exerce tout le talent des Chinois : chaque lopin de terre même très incliné est cultivé et l’ingéniosité excelle. Ainsi, sur la route, au moment des moissons, on voit fréquemment du blé entassé. Des paysans le mettent là tôt le matin – avant que le goudron ne fonde – et les voitures qui passent participent à leur façon de l’effort agricole. Le grain est ainsi aisément trier.

Après 20 heures de train assez éprouvantes puisqu’elles succédaient à 5 heures de car pour descendre du Tibet, arrivée à Liuyuan vers 2 heures du matin. Premier hôtel venu crado, mais on veut dormir avant tout. Difficile pour moi parce que la fatigue s’est accumulée. Quand enfin le repos s’annonce, un bruit infernal retentit : une voix s’égosille dans un haut-parleur foireux. Appel au peuple dans toute la ville. C’est trop là, j’en pleure de rage. Trop longtemps qu’on a besoin d’une vraie nuit et puis l’impression d’un sort tragique pour les Chinois. Levés tous les jours à 7 heures, au son de la propagande balancée par des haut-parleurs à bout de souffle.

Qu’a-t-on fait de vous homme, femme ?
Ô chair tendre, tôt usée
et vos espérances brisées.
Vous répondre m’arrache l’âme
[5]

Ce réveil en fanfare dès 7 heures du matin, 36 ans plus tard, Luc s’en rappelait très bien.

Sur Liuyuan, Marie-Marthe écrira encore : « C’est une ville sale, noire et lugubre, même pas rachetée par son marché maigrelet et crasseux. Elle rappelle, par son aspect « pelé», une ville de la Ruée vers l’or de Chaplin ».

Sur cette ville, Deepseek me fournira quelques renseignements complémentaires qui étayent le vécu de Marie-Marthe : « Liuyuan (柳园, « le jardin des saules », un nom assez ironique vu le paysage) n’est pas une ville d’agrément, mais un carrefour stratégique de transport dans un environnement rude. C’est un avant-poste désertique : Située à l’extrême ouest de la province du Gansu, Liuyuan est au cœur d’un paysage de désert de graviers (戈壁, Gēbì) et de collines arides. La végétation est quasi-inexistante, l’air est sec et les vents peuvent être forts. L’impression dominante est celle d’une immense étendue minérale, ocre et grise, sous un ciel immense. Dans les années 1990, Liuyuan devait sa raison d’être presque exclusivement à sa gare ferroviaire. C’était le point d’arrivée en train pour la plupart des voyageurs se rendant à Dunhuang, située à environ 130 km au sud. Peu de gens séjournaient à Liuyuan ; c’était un lieu de passage, de transit. L’atmosphère était celle d’une petite ville de garnison, avec des bâtiments bas, des rues larges et poussiéreuses. L’activité tournait autour du transport : camions, bus rustiques, petits hôtels pour voyageurs en attente de correspondance. C’était le genre d’endroit où l’on sentait l’isolement et l’immensité de l’Asie centrale ».

Liǔyuánn’était pour nos cinq voyageurs qu’une étape sur une ligne de chemin de fer. Effectivement, ce n’était pas pour elle qu’ils s’y étaient arrêtés…

Dūnhuáng 敦煌, ville-oasis sur la route de la soie

« Nous prenons un bus pour Dunhuang et les grottes de Mogao. Trois heures de route. Le soleil n’est pas à son zénith, le trajet reste supportable. Soudain, au milieu du vacarme, alors que le ton montait déjà, des cris. Bagarre, on se bat ; un couteau apparaît ; du sang coule. Deux jeunes filles au milieu. Je suis à l’avant du car, deux femmes se glissèrent successivement contre moi. Finalement, l’homme au couteau vient ouvrir ma fenêtre et s’enfuit »

Odile s’en rappelle : « nous avons eu tellement peur quand les couteaux sont sortis des poches… »

Marie-Marthe écrit encore : « Une fois arrivés à Dunhuang, 25 km en vélo dans le désert de Gobi pour aller voir les grottes de Mogao creusées au premier siècle après Jésus-Christ et contenant des sculptures et peintures consacrées à la mythologie bouddhiste.

Au retour, le vélo de Luc crève. Odile et Honorine restent avec lui. Nous partons, Mathieu et moi, vers 18 heures. Le soleil est rude. Il tape ici de 11h30 à 22 h car le gouvernement chinois n’a pas voulu respecter les longitudes et les fuseaux horaires afin que tout le pays soit à la même heure.

Le vent de sable nous surprend au bout de quelques mètres. Difficile d’avancer, il est latéral et nous jette sur le côté. La casquette de Mathieu s’envole ou s’affole, mais elle est vite rattrapée et revêtue. Mathieu s’amuse : c’est la grande aventure. On n’y voit plus rien et la progression est presque impossible. Par surcroît, le soleil n’est pas des plus tendres.

On mettra finalement une heure pour faire 10 km alors que nous sommes tous les deux en bonne forme.

Après 13 kilomètres de désert total, alors que nous devons emprunter une route perpendiculaire plus ombragée, on se décide à entrer dans une ferme pour boire. Très jolie ferme avec deux jeunes femmes et un homme. Avant même qu’on essaie de faire comprendre notre souhait, ils nous proposent par gestes à boire. On entre dans une cour fleurie, puis dans la chambre de l’un d’entre eux. Sol en terre battue, trois lits et la crasse habituelle. Il nous propose le thé après avoir ébouillanté des bocaux qui serviront de verre. Il mange dans une gamelle des pates et nous en propose. On refuse : ça fait une semaine qu’on mange ce plat là dans les gargotes des villes de passage. On est un peu las. En revanche lorsque son copain arrive avec un énorme melon pré découpé et débarrassé de ses pépins, on accepte immédiatement. Chaque fois qu’une bouchée s’achève, l’un des deux se lève pour nous resservir. Entre-temps, ils nous regardent fixement, sans se priver, entre admiration et stupeur.

Le thé est brûlant ; ils s’en aperçoivent et placent les récipients dans une bassine d’eau froide. Celle-ci avait servi à un grand débarbouillage : ôter le sable qui collait partout sur moi. Mon T-shirt était dégoulinant d’humidité et je gardais ma serviette mouillée autour de mon cou.

Consciente du spectacle étonnant que nous offrions, je précise par gestes et onomatopées que Mathieu est mon fils afin de leur présenter une situation connue. Mais faire du vélo dans le désert avec son fils au lieu de s’occuper à des taches plus productives reste mystérieux pour un ouvrier agricole chinois (sur la ferme, l’étoile rouge du parti témoigne de leur allégeance). On propose de leur offrir ma montre. C’était une maladresse, mais qui nous a permis de vérifier l’absolu désintéressement de leurs gestes. On sort de là très ému.

(Font-ils cela pour eux-aussi ou est-ce réservé aux étrangers ?)

Ils sont restés deux nuits à Dūnhuáng 敦煌. J’ai décrit à l’IA chinoise les photos prises par Luc des paysages qui l’entourent. Elle m’a soumis quelques hypothèses qui m’ont servi à les titrer et rédiger les commentaires.

En plusieurs occasions dans ses réponses, Deepseek avait souligné l’absence d’infrastructure touristique dans ces régions en 1990 et le caractère authentique, voire audacieux du voyage de mes amis. Aujourd’hui, des échelles de corde sont installées dans le sable pour faciliter l’ascension des dunes de Míngshā 鸣沙山 ; de la luge, des balades à dos de chameau sont proposées, de même que des sur-bottes orange fluo, un « accessoire indispensable » car le sable de Míngshā est très fin et s’infiltre partout…

J’en frémis d’avance !

Petit complexe monastique bouddhique en ruine de la région de Dunhuang

Cet ensemble pourrait être un petit monastère tel qu’il s’en construisait le long de la route de la soie entre les IVe et XIVe siècles. La partie « temple » (l’édifice blanc avec marches et abside) devait être la salle de prière. La plateforme surélevée marquait le caractère sacré. La niche en abside devait abriter la statue principale du Bouddha, aujourd’hui disparue. La partie « nécropole » (les stupas à disques superposés) servait de sépulture aux moines ou abritait des reliques sacrées. La couleur blanche / beige vient du lœss (terre crue) ou du grès qui était les matériaux de construction principaux.

Canal d’irrigation bordé de peupliers

Les canaux autour de Dūnhuáng irriguent les champs et les vignobles de l’oasis. Ce sont aussi des axes de circulation ombragés entre les villages et les champs. Les arbres qui les bordent des deux côtés servent de brise-vent et de fixateur des berges ; ils empêchent le sable du désert de combler les canaux et leur ombre permet de réduire l’évaporation de l’eau.

Quant aux grottes de Mogao, Marie-Marthe en avait conservé le ticket d’entrée :

Interrogeant Deepseek à son sujet et sur la mention manuscrite au verso, il m’informe que « la ville de Liuyuan a beaucoup changé. Le vieux « Xinjiang Hotel » a certainement été remplacé ou rénové. Surtout, une ligne de train directe a été ouverte jusqu’à la nouvelle gare de Dunhuang en 2006, rendant obsolète cette étape contraignante à Liuyuan pour la plupart des voyageurs. Aujourd’hui, on va directement à Dunhuang en train »…

Urumqi, troisième étape

Nos cinq voyageurs ont passés 17 heures en train (sur des couchettes dures…) pour franchir les 880 kilomètres qui séparent Liuyuan d’Urumqi (Wūlǔmùqí乌鲁木齐 en chinois).

Urumqi est la capitale de la « Région autonome du Xīnjiāng » 新疆. Son nom signifie « nouvelle frontière » et fait référence à son intégration à la Chine impériale au XVIII° siècle (voir « Chéngdé, au temps de la splendeur des Qīng » dans la 13° lettre). C’est une province à majorité musulmane et turcophone (Ouïghours, Kazakhs, Kirghizes…).

A partir de cette étape, Marie-Marthe ne note plus que quelques points, appelant peut-être des développements ultérieurs qu’elle n’a jamais entrepris. Ici, cela se résume à :

  • « Les Kazakhs
  • Le quartier musulman »

Très peu d’information donc sur cette étape si ce n’est un ticket d’entrée retrouvé dans le Guide bleu et une photo.

Tiānchí, le lac céleste

Tiānchí 天池, le lac céleste, est niché dans un cirque montagneux ; il est surplombé par les trois sommets enneigés du massif du Bogda [6]. Il représente la facette alpine et verdoyante du Xīnjiāng, en contraste avec les paysages désertiques du sud de cette région.

Ce lac se trouve à environ 110 km à l’est de la ville d’Urumqi. Depuis cette ville, il fallait prendre un taxi pour s’y rendre et payer un droit d’entrée dans la réserve naturelle de 2 yuans, d’où ce ticket. Deepseek, à qui je l’avais soumis, l’a commenté ainsi : « À cette époque, les billets de sites touristiques chinois avaient souvent ce format : une vue photographique au recto et une description détaillée au verso. Aujourd’hui, le prix d’entrée est nettement plus élevé (autour de 150 yuans en haute saison) ».

L’oasis de Tourfan

Nos voyageurs sont également allés à Tourfan (吐魯番 Tǔlǔfān), à 180 km au sud-ouest d’Urumqi. C’est un oasis situé dans une dépression qui descend en dessous du niveau de la mer.

C’est la seule image que j’ai pu associer à cette étape. Ils y déjeunent. Odile commente : « c’est là où Luc disait aux hommes pour les impressionner qu’il avait deux femmes … ».

Kashgar, dernière étape sur la route de la soie

Il n’y a pas de ligne de chemin de fer reliant Urumqi à Kashgar (Kāshí 喀什 en chinois). C’est d’ailleurs encore vrai aujourd’hui. C’est donc en avion qu’ils s’y sont rendus.

L’entrée du grand marché de Kashgar

Ils ont logé dans l’hôtel Seman, à proximité du grand marché. C’était l’ancien consulat russe. « Il était confortable », dira Luc, « c’était un de nos meilleurs logements. C’est pour ça qu’on y est resté trois jours : on en a profité [7] ».

Voici dans ce carrousel des photos prises dans la ville

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« Mathieu : A Kashgar, il n’y avait pas beaucoup de véhicules motorisés.

Luc : Si, il y avait les tracteurs qui tiraient les charrettes. Mais tu n’avais pas une bagnole.

Mathieu : Oui, il y avait pas mal de tracteurs et puis beaucoup de chevaux pour tirer les charrettes.

Luc : Il y avait des bus, mais pas de bagnoles privées.

Mathieu : Mais même à l’époque où on vivait en Chine, il n’y avait pas de voitures privées. Il n’y avait que des vélos, énormément de vélos, des marées de vélos, des milliers de vélos partout ».

Le marché de Kashgar

Luc : « Le marché de Kachgar, ça reste pour moi ce qu’il y a de plus beau. Pour moi, il y a le Naadam[8], en Mongolie et le marché de Kachgar. Personne ne peut plus voir ça ».

Voici la photo de la famille P. sur le marché de Kashgar qui a permis de clore une discussion qui a courue longtemps entre nous. Il y avait deux sources d’images de ce voyage : une vingtaine de photos en papier que j’avais récupérée dans le Guide bleu et dans l’album de Marie-Marthe et des dizaines de diapositives prises par Luc. Mais personne ne se rappelait avoir vu Marie-Marthe avec un appareil photo. Or dans cette image, Luc en tient un qui n’est pas le sien. Le sien, il l’avait laissé à Marie-Marthe pour qu’elle prenne cette photo. C’est donc celui de Marie-Marthe qu’il tenait à la main…

Voici dans ce carrousel, un extrait des nombreuses diapositives du marché.

Cliquer sur la première photo pour l’agrandir, puis faire défiler

Et voici la seule photo prise par Marie-Marthe sur le marché de Kashgar. Au verso, elle y avait rédigé cette légende amusée : « Kashgar. Le « break » du taxi ».

Que reste-t-il de tout cela ?

« Luc : C’était un marché énorme. Tout le monde y venait : les Kazakhs, les Russes, les Ouzbeks, les Ouïghours… C’était le lieu de commerce des quatre pays limitrophes[9] »

Mathieu : C’est vrai qu’il était magnifique ce marché. Peut-être que depuis le Moyen-âge, il n’avait pas beaucoup changé.

Luc : Ça a pu changer depuis.

Odile : Apparemment, il reste très actif. J’ai lu un article là-dessus il n’y a pas longtemps ».

Voici une magnifique photo prise par Luc à Kashgar. Son fils s’y fait couper les cheveux.

Et une dernière sur le marché où Marie-Marthe montre que le fait de ne rien connaitre des langues locales ne l’empêchait pas de communiquer…

Luc commente : « Elle doit lui dire une connerie du genre « Comment vas-tu mon beau ? ». Elle se marre ».

A un autre moment, il y eut un autre échange sur la méthode de communication de Marie-Marthe que je connaissais bien…

« Mathieu : Quand on allait dans des petits villages, on était les premiers blancs qu’ils voyaient.

Odile : Tu te souviens qu’ils vous touchaient ?

Mathieu : Il y avait parfois 30 ou 40 Chinois autour de nous. On les intriguait. Ce n’était pas malveillant.

Odile : Et tu te souviens de Marie-Marthe qui leur parlait. Elle se retournait vers eux : « Ah ben, on est content de vous voir. C’est super ! »

Luc : Je lui disais « fais gaffe, ils vont croire qu’on se moque d’eux ; ils vont nous balancer des trucs à la gueule ».

Mathieu : Ils n’étaient pas du tout agressifs »

Le lac de Karakul

De Kashgar, ils sont allés en car au lac de Karakul situé 190 km plus au sud. Ils ont dû mettre entre 4 et 6 heures pour s’y rendre. Mais laissons les en parler :

« Luc : Ça c’est le bus qui nous a amené au lac de Karakul.

Odile : On était entre Kashgar et la frontière pakistanaise. J’étais ivre de bonheur parce que je voyais le Pamir en face de moi, une montagne à mes yeux, fabuleuse. Et donc on était dans ce bus. Tout d’un coup, il s’arrête en plein désert ; le chauffeur descend ; il prend son petit tapis de prière ; il le déroule au bord du bus. Nous, on était là, on attendait. Comme ça a duré longtemps, on a eu le temps de descendre et de se promener pendant que le chauffeur faisait sa prière. On rigolait… Marie-Marthe, elle savait rigoler ».

Voici en carrousel, des photos que je rattache à ce voyage jusqu’au lac de Karakul, sans en être sûr. Renseignement pris auprès d’Odile, elle pense qu’elles n’ont pas été prises au bord du lac Karakul mais quelques temps avant d’y arriver.

Cliquer sur la première photo pour l’agrandir, puis faire défiler

Odile raconte : « Alors voilà, on est arrivé au lac Karakul. C’est un lac qui est proche de la frontière Pakistanaise. Il est très, très beau. Derrière lui, il y a deux immenses montagnes[10] qui montent à plus de 7000 m. Et il y avait une yourte au milieu de ce paysage. C’était une auberge-yourte. C’est là qu’on a dormi. C’était aménagé pour les voyageurs et assez confortable ».

« Michel : Là, vous étiez avec des occidentaux. Qui est la personne à droite derrière vous ?

Luc : C’était des gens qui étaient dans le bus avec nous ; ils allaient à Kashgar ou au-delà de Kashgar ».

Revenus dans cette ville après ce périple, ils y ont pris un avion qui a fait escale à Urumqi, puis les a conduit jusqu’à Canton. Sur le chemin pour aller prendre à Hong-Kong leur avion de retour vers la France, ils se sont arrêtés à Daya Wan. 

Dàyà wān大亚湾, base de vie des expatriés

C’est une photo de Marie-Marthe, qu’elle a légendé au dos : « Plage de Daya Wan ». Et voici la dernière mention qui figurait dans son Carnet de voyage : « Cimetière pour les Hongkongais : vent, hauteur… Ils paient des sommes folles pour être enterré là près de Shenzhen. Le vent et l’eau [11] »

Sur leur chemin de retour, ils sont passés à Dàyà Wān parce que « c’était là que Marie-Marthe envoyait les gens travailler (…). Mais on y est resté deux heures au maximum ». Ils avaient un avion à prendre.

Comme cette histoire et ce voyage n’ont été possible que par l’implantation à Dàyà Wān d’une clinique pour soigner et suivre les expatriés Français qui travaillaient à la construction de la centrale nucléaire, voici quelques photos, prises par Luc à l’époque où il y vivait avec sa famille et y travaillait.

La centrale nucléaire en cours de construction par EDF et Framatome

La centrale de Dàyà Wān allait être équipée de deux réacteurs nucléaires. La construction de la première unité a commencé en 1987 et a été mis en service en 1993 ; Daya Bay-2 l’a été l’année suivante.

Ces deux réacteurs ont été construits par les sociétés françaises Framatome et Spie Batignolles associées dans une coentreprise à une participation chinoise ; la conception et la maitrise d’œuvre étaient confiées à EDF. Ça a été la première centrale commandée à l’étranger par la République Populaire de Chine. D’autres ont ensuite été construites autour de Shenzhen, dont deux EPR mis en service en 2018 et 2019.

La Base de vie de Daya wan

A Dàyà Wān, une « Base de vie » avait été construite non loin du site pour loger les employés d’EDF et de Framatome. C’est dans cet ensemble que la famille P. avait leur appartement. Une autre Base de vie était installée à quelques kilomètres de là, près de Dapeng 大鹏. Y étaient logés les employés de Campenon-Bernard, l’entreprise de peinture et de revêtement industriel, qui travaillaient aussi sur la Centrale. Les travailleurs Chinois, eux, n’étaient pas logés dans ces Bases de vie, mais dira Luc, « dans d’énormes campements où j’allais parfois. Ils ne vivaient pas dans les mêmes conditions que nous. Ils étaient quand même logés, nourris, ils avaient l’eau… Ils avaient le confort minimum, on va dire ».

La clinique de Daya Wan où exerçait Luc

A Dàyà Wān était installée la clinique des expatriés : « La clinique, le SAMU, les évacuations sanitaires sur Hong Kong…, on faisait tout. On suivait les gens des deux Bases de vie. Des employés de Peugeot à Canton pouvaient aussi venir. J’avais beaucoup plus de patients que dans le village où j’étais installé en France avant de venir ici ».

*****

Ici et ainsi se termine ce voyage de l’été 1990 en Chine. Un grand merci à Odile, Luc et Mathieu, pour avoir rendu possible cette reconstitution et l’avoir alimentée de leurs témoignages et de photos.

Je pars début avril pour Pékin et reviendrai début juin de Shenzhen pour, à mon tour, faire ce périple : un partage d’expérience, à 36 ans de distance !

Il y aura donc une autre Encre de Chine…


[1] Renminbi est le nom de la monnaie chinoise. J’ai retrouvé le Carnet de voyage manuscrit de Marie-Marthe. Elle n’avait retranscrit sur son ordinateur que la première partie, jusqu’au 29 juillet. J’ai tapé la suite mais sans arriver à lire certains mots, d’où la mention (illisible).

[2] Lǐxiàn se prononce Lisienne. Líqián se prononce Litsienne, d’où une confusion possible.

[3] Huí 回 est le nom donné aux musulmans sinisés.

[4] Ma Jian, La mendiante de Shigatze, Babel, 2002

[5] Marie-Marthe a modifié ce poème de Louis Aragon (« J’entends, j’entends »), tout en en conservant l’esprit. Voici la version originale :

Ce qu’on fait de vous hommes femmes
O pierre tendre tôt usée
Et vos apparences brisées
Vous regarder m’arrache l’âme

[6] Le pic Bogda s’élève à 5 445 m, le lac

[7] Deepseek : « Le Seman n’existe plus en tant qu’hôtel. Il a été démoli vers 2012-2013 dans le cadre d’un vaste projet de rénovation urbaine qui a transformé une grande partie du vieux Kashgar. Le site a été remplacé par des constructions modernes, mais certains bâtiments historiques à proximité ont été préservés ou restaurés »

[8] Le Naadam est un festival national qui se déroule tous les ans du 11 au 13 juillet dans toute la Mongolie.

[9] Le Xinjiang autour de Kashgar est frontalier du Kirghizistan, du Tadjikistan et du Pakistan. Mais les marchandises échangées sur le marché proviennent de toute l’Asie centrale, pas seulement des pays limitrophes.

[10] Le lac est à 3900 m d’altitude. Il est encadré par le Muztagh Ata (« Le père des glaciers », 7 546 m) et Le Kongur Tagh (7 649 m).

[11] Traduction de fēngshuǐ 风水,notion taoïste qui vise à créer une harmonie entre les hommes et leur environnement, en orientant et aménageant l’espace de telle manière que le qì 气, l’énergie cosmique, puisse y circuler librement.

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