
Alors que dans la lettre précédente, je passais par des lieux que je connaissais déjà, dans celle-ci tout était nouveau pour moi. Le peu que je savais, je l’avais appris en reconstituant le voyage de Marie-Marthe et de ses amis. Il ne s’agissait que d’un savoir livresque qui s’est confronté à une expérience vécue, et au passage d’une époque de la Chine – appelons là « pré –automobile » – à une autre.
Lánzhōu, la capitale de la Province du Gansu
Ni le Carnet de Marie-Marthe, ni les échanges avec les P. ne m’ont livré d’anecdote sur la ville de Lánzhōu 兰州. Pour eux, c’était seulement une étape ferroviaire à partir de laquelle ils pouvaient se rendre en bus à Xiàhé qui était leur véritable destination.
Si mon voyage s’inspire étroitement du leur, je l’ai aménagé pour y intégrer les exigences de mon âge, mes centres d’intérêt, mais aussi les circonstances imprévues. Ce sont ces dernières qui m’ont conduit à finalement passer plus d’une semaine à Lánzhōu.
Heur et malheur d’être sa propre agence de voyage
J’étais parfaitement informé du rush dans toute la Chine qu’allait occasionner les vacances nationales autour du 1° mai. Je croyais à tort l’avoir anticipé en la positionnant pendant que je serai à Zhangye, une étape inventée pour la circonstance.
Je n’ai pas eu de problème pour réserver un hôtel dans cette ville, en revanche je n’ai jamais réussi à réserver de train pour y aller…
La SNCF Chinoise met en effet en vente les billets seulement 15 jours à l’avance. Pour réserver un train le 1° mai, il fallait donc attendre le 16 avril, 9 heures. La veille, je me suis rendu sur l’application de leur SNCF – très bien conçue – pour voir ce qui se passait : tous les trains rapides étaient, dès l’ouverture, déjà complets ; ils ne restaient au mieux que des places debout. Des clients Chinois de l’hôtel à qui j’en avais parlé m’ont conseillé d’aller acheter mes billets directement à la gare, le lendemain à 7 heures du matin. C’est ce que j’ai fait, mais le conseil n’était pas pertinent : la guichetière m’a dit qu’ils ne seraient, eux aussi, en vente au guichet qu’à partir de 9 heures.
Les réservations n’ouvrent qu’à 9 heures, mais dès 9 heures tout est déjà complet ! J’ai demandé à Deepseek comment une telle situation était possible. Il m’a expliqué que l’application chinoise est plus complète que sa version en anglais (celle que j’utilisais) et qu’elle permet de poser des options par anticipation. Ce sont ces options qui sont servies en premier à l’ouverture. Il m’a donc conseillé de changer de version ou d’utiliser Trip qui donne aussi accès à cette possibilité. C’est ce que j’ai fait pour le 2 puis le 3 mai, sans succès. Je me suis retrouvé les deux fois en liste d’attente de désistement. Bref, sacré loterie ! J’en ai conclu que ce n’était pas facile pour les Chinois d’organiser leurs déplacements pendant leurs vacances : ils en ont peu et tout le monde a les mêmes. Aucun réseau ferroviaire ne saurait se dimensionner sur de tels pics d’usage.
Ceci dit mon cas n’était pas grave. J’ai annulé sans frais ma réservation d’hôtel à Zhangye et prolongé mon séjour à Lánzhōu pendant ces vacances nationales.
Il y a évidemment de nombreux avantages a organisé soi-même son voyage : on va où on veut, quand on veut, à un rythme adapté à soi… Cela a parfois quelques conséquences imprévues comme dans ce cas. Mais, une fois dépassé l’agacement de ne pouvoir faire ce qu’on voulait, on découvre des réalités du pays que sinon on aurait ignoré. Or au fond, ça aussi, ça m’intéresse : les conditions de vie réelle des gens. En outre, cela signifie qu’une partie du séjour est consacré à organiser son voyage. C’est assez chronophage, mais c’est une activité que je trouve agréable, car elle ouvre de nombreuses occasions de contacts : pour des réservations, des courses, le lavage de son linge, etc. Ca m’amène aussi à aller dans des endroits dans lesquels aucun guide ne vous conduirait car il n’y a rien à voir.
Bref, je ne regrette pas ma décision d’être l’organisateur de mes voyages ; elle implique évidemment celle d’accueillir avec bienveillance ses conséquences inattendues, quelles qu’elles soient.
En voici d’ailleurs d’autres aspects.
Le mystère du VPN chinois
J’ai déjà parlé des VPN, dès ma première Encre de Chine. C’est un dispositif qui permet de se connecter à des serveurs de pays dans lesquels on n’est pas, mais qui permettent d’avoir accès aux outils numériques autorisés dans ces pays comme si nous y étions. Ne m’en demander pas plus, je ne sais que ça et je ne comprends pas vraiment comment ça peut faire illusion. Peu importe. Normalement, ça marche.
Ils sont très utiles en Chine car sinon on ne peut pas avoir accès aux sites et applications occidentales. Même Whatsapp qui jusqu’alors était accessible sans VPN ne l’est plus aujourd’hui.
J’utilise Let’s VPN depuis mon premier voyage et cela fonctionnait jusqu’à présent très bien. Mais depuis que je suis arrivé ici, je rencontrais souvent des problèmes de communication sur la toile. Ca marchait aléatoirement et je ne savais pas trop s’il fallait imputer ces problèmes à ma liaison téléphonique, au wi-fi des hôtels quand je les utilisais, à mon VPN ou à un renforcement des contrôles de la Chine sur les VPN. Ceci dit, un message de Let’s VPN indiquant que depuis début avril, ils rencontraient des problèmes de liaison, me laissait penser que là était la source de mes problèmes.
En lisant un article que venait de faire paraître Alex [1] sur les VPN qui fonctionnent en Chine, j’ai découvert que la Chine elle-même propose un VPN : Heibao. Il est évidemment sous contrôle Étatique, mais on peut le télécharger en Chine, et il est très bon marché. Le fait d’être sous le regard de l’État Chinois ne m’embêtait pas. Je n’ai rien à cacher de ce que je fais ici, ni de ce que j’écris puisque je le mets sur la toile. J’ai donc installé Heibao, et depuis tout marche bien. Les visio Whatsapp que je fais avec Olivia sont parfaitement clairs. On se croirait l’un à côté de l’autre.
Reste pour moi un mystère. Pourquoi la Chine donne à ses citoyens un libre accès à un VPN et donc à toutes les informations du monde ? Je n’ai pas l’esprit assez tordu pour y répondre, bien que j’imagine parfaitement les raisons panoptiques qu’on peut en donner.
La quête d’un médicament
Alors que j’étais à Lánzhōu, j’ai eu besoin d’un médicament que je n’avais pas emporté avec moi. J’ai demandé à Valérie, ma docteure, qu’elle m’envoie une ordonnance car il ne peut être délivré sans elle. Dès que je l’ai reçue par mel, j’ai demandé à Deepseek d’écrire en chinois le texte que je pourrais montrer à un pharmacien, pour qu’il me délivre ce médicament. Avec ces deux documents, je me faisais fort de l’obtenir.
J’y suis arrivé, mais ce fut plus compliqué que je ne l’avais imaginé.
Je résidais alors à Línxià que j’allais quitter dans la matinée. Je suis d’abord allé dans une pharmacie, mais on m’y a dit qu’on ne pouvait se procurer ce médicament que dans un hôpital. Qu’à cela ne tienne, je suis ressorti avec l’adresse d’un hôpital et m’y suis rendu en vespa électrique. Là non plus, ils ne l’avaient pas, mais ils m’ont assuré que je le trouverai dans le grand hôpital public de la ville dont ils m’ont donné l’adresse. J’avais encore une heure devant moi. Je m’y rends donc par le même moyen. Et là, après avoir lu le texte en chinois que j’avais préparé, une infirmière (je suppose) m’a pris en charge à l’accueil et m’a accompagné dans un parcours que j’aurais bien été incapable de réaliser moi-même, mais qui s’est révélé très efficace. Sur le moment, je l’ai suivi sans comprendre ce qu’elle me faisait faire, mais j’en ai ensuite reconstitué la logique : elle m’a d’abord conduit à la pharmacie de l’hôpital où ils ont dit qu’ils avaient effectivement ce médicament, puis elle m’a amené à un guichet, où j’ai payé un yuan (13 centimes). Doté de ce papier, elle m’a conduit dans un bureau où une femme – un médecin – m’a établi une ordonnance pour ce médicament. Mon accompagnatrice m’a alors raccompagné au guichet où là, j’ai payé 4 yuans (52 centimes). Doté de ce nouveau papier, j’ai été reconduit à la pharmacie, où ils m’ont délivré la boite dans laquelle ils n’avaient laissé que 14 comprimés sur les vingt, correspondant exactement à la posologie d’une semaine prescrite par la docteure.

Une prescription médicale et une boite de médicaments pour cinq yuans (65 centimes)
Ouaouh ! J’étais assez bluffé à la fois par cette prise en charge – quel est le Chinois en France qui dans la même situation bénéficierait de la même sollicitude ? –, son efficacité et le faible coût que j’ai eu à payer. Cela m’a aussi beaucoup étonné car j’avais vu un documentaire sur les hôpitaux de Shanghai qui montrait la détresse des familles dont un parent était hospitalisé, le coût que cela représentait, les délais d’attente… L’année dernière, à Pékin, j’avais visité sous un torrent de pluie la Cité interdite avec un groupe de Français. L’une des membres du groupe s’était la veille fracturée une jambe. Son fils qui l’avait accompagné à l’hôpital avec un guide francophone, mais qui était avec nous pour cette visite, encore traumatisé par cette expérience, en parlait avec horreur.
Je n’ai pas d’explication pour le traitement de faveur dont j’ai bénéficié. Est-ce parce que j’étais dans une petite ville de province ? Parce qu’en Chine on a spontanément beaucoup de respect voire d’admiration pour les personnes âgées ? Parce que j’étais un Européen, une espèce rare de passage ici ? Parce que j’étais ce jour là béni des dieux ? Je ne le saurais jamais…
Lánzhōu, la ville-ruban
Je n’ai pas encore parlé de Lánzhōu. Pourtant, elle mérite qu’on s’y intéresse, d’abord à cause du majestueux Fleuve Jaune qu’elle longe.
Une promenade aménagée permet de le suivre sur sa rive sud. Comme souvent en Chine, les promenades sont sources d’étonnement. Cette fois-ci, je suis tombé sur un ouvrier en train de souffler dans une baudruche en peaux de mouton et d’achever le montage d’un radeau de la méduse, supporté par ces baudruches.
Je n’ai pas tenté la traversée. Je me suis contenté de croire sur parole la publicité qui la vantait, en affirmant que c’était une méthode utilisée pour traverser le fleuve dans des temps plus anciens.
Lánzhōu était une étape sur la route de la soie, ce qui lui a valut sa prospérité. Elle s’appelait jusqu’au milieu du XX° siècle Jīnchéng 金城, la « Ville d’Or ». Elle a non seulement perdu son nom, mais aussi tout ce qui devait faire son charme, si j’en crois ce plan relief qui restitue la cité du XIX° siècle et que je le compare à ce qu’on peut voir à partir de sa rive nord.

La ville de Lanzhou à la fin du XIX° siècle, sous la dynastie Qing

Lanzhou en 2026
Il n’y a plus de remparts, de roues à aube, de pont ouvert à fleur d’eau, plus de pagode visible à l’œil nu…
Aujourd’hui, c’est une cité verticale de plus de trois millions d’habitants, qui longe le fleuve sur 50 km [2]. C’est la capitale de la province du Gānsù 甘肃.
Comme je résidais là plus longtemps que je ne l’avais initialement prévu, j’ai demandé à l’IA chinoise, s’il restait des traces de l’époque de la route de la soie. Il m’avait alors répondu qu’en dehors de ce que l’on peut voir dans le Musée de la Province ou celui de la ville, il ne restait rien à l’exception de quelques vestiges du Relais de Shājǐngyì 沙井驿 , le premier relais à la sortie Ouest de Jincheng, et le Pavillon de l’Attente des Chevaux (候马亭) , construit pour célébrer l’arrivée des « chevaux célestes » d’Asie centrale [3].
Ce n’était qu’à 25 kilomètres de mon hôtel vers l’ouest ; j’y suis allé en taxi. Celui-ci m’a déposé 40 minutes plus tard près d’un dépôt de bus et il est reparti.
J’ai regardé autour de moi et constaté que j’étais arrivé nulle part, enfin un quelque part hétéroclite qui ressemblait à ça.
Lieu-dit du Relais de Shājǐngyì à Lanzhou
J’ai fais un peu le tour, mais je ne voyais rien qui ressemblât à ce que je cherchais. Sur mon GPS, j’ai tapé le nom du Pavillon en me disant que j’aurais peut-être plus de chance. Il m’en a trouvé un, mais à 1000 km de là, vers l’ouest.
J’ai alors demandé à Deepseek d’être plus précis. Plus précis, il l’a été mais pas dans le sens où je m’y attendais. Il m’a en effet expliqué que les vestiges sont difficiles à trouver car ils ont presque tous disparus : « Quelques passionnés d’histoire locale signalent une infime portion du Relais encore debout, mais elle est dans une zone industrielle interdite au public. Quant au Pavillon, il ne reste qu’une stèle commémorative posée à l’emplacement où il était érigé ».
Il aurait pu me le dire plus tôt…
La Chine est une terre riche d’histoire, mais la politique du bulldozer, des larges avenues et des grands immeubles qui donne un air de famille assez monotone à la plupart des villes que j’ai traversées, en a fait disparaître nombre de traces.
Mon séjour à Lánzhōu ne s’est heureusement pas résumé à cela. J’y ai fait deux autres découvertes que j’ai envie de conter pour ce qu’elles disent, l’une de la conception chinoise de la vie, l’autre de l’Islam en terre de Chine.
Petite leçon du Livre des mutations en passant sous une arche
Sur la rive gauche (Nord) du Fleuve jaune, à la hauteur du pont piétonnier, commence le Parc de la Pagode Blanche (白塔山公园 báitǎ shān gōngyuán) qui monte jusqu’au sommet de la montagne. En bas de ce parc est dressé le Pavillon de l’Empereur de Jade qui représente le Ciel ; au sommet, le temple Dìzàng 地藏 qui représente la Terre. A mi-chemin, se dresse l’arche dì tiān tài 地天泰 (« paisible ciel terre »).

L’arche dì tiān tài – Parc de la Pagode Blanche à Lanzhou
Son nom fait référence à tài 泰, le onzième hexagramme du Livre des mutations (易經 yì jīng). Cet ouvrage antique n’a aucun équivalent dans la littérature universelle. Ce n’est pas un traité de divination. Il ne prédit pas l’avenir, mais il recense les 64 situations de changement possibles et analyse leur caractère favorable ou défavorable pour celui qui s’y trouve impliqué afin non pas qu’il s’y oppose mais qu’il s’y glisse. C’est un texte fascinant parce qu’il est ésotérique et obscure, tout en étant construit, à partir d’un système binaire (陰 yīn et 陽 yáng), sur une série mathématique close d’une grande rationalité.

Depuis de nombreuses années maintenant, je fais des tirages pour moi-même et des interprétations de leurs tirages pour des membres de ma famille ou pour des amis [4], mais je ne suis encore jamais tombé sur cet hexagramme. Il est pourtant fort intéressant, car pour un esprit occidental, tài est une situation favorable paradoxale.
En effet, dans cette figure, la Terre (dì 地) est au-dessus du Ciel (tiān 天). Pour des descendants de Gaulois, c’est plutôt mauvais signe, mais pas pour les Chinois de l’antiquité car comme l’énergie du Ciel (yáng, trait continu) monte et celle de la Terre (yīn, trait discontinu) descend, leurs énergies (氣 qì) convergent. Cette interaction particulière crée une circulation parfaite du qì. C’est pourquoi tài symbolise la paix et la prospérité, une période où tout semble se déployer favorablement, de soi-même, sans effort.
Je crains qu’aujourd’hui, nous soyons soumis à la figure opposée, celle du Non (否 pǐ), avec un Ciel bien ancré au-dessus de nos têtes…

Línxià, « la petite Mecque de Chine »
A Lánzhōu, j’ai pris un car pour Línxià 临夏, une étape où Marie-Marthe et ses amis s’étaient arrêtés, mais sans y loger. J’y suis resté trois nuits, puis j’ai poursuivi en bus ma route vers le sud, pour m’installer cinq jours à Xiàhé qui était la véritable destination des voyageurs de 1990. Voici sur une carte le moyen de visualiser ces étapes.

Sur les traces des voyageurs de 1990
Le bus qui va à Línxià et Xiàhé longe un affluent du fleuve jaune, le Dàxià 大夏. Dans la quinzième lettre, j’avais fait l’hypothèse que ces deux photos, retrouvées dans le Guide bleu de Marie-Marthe, avaient été prises lors de ce trajet.
Cliquer sur la première image, puis faire défiler
Mais lors de mon voyage, les paysages que je pouvais voir depuis le bus avaient un caractère beaucoup moins bucolique. Jugez en vous même.
Trajet en bus Lánzhōu – Línxià – Xiàhé
A Línxià et à Xiàhé, lorsque je montrais ces images, cela ne disait rien à personne. Comme elles n’avaient rien dit non plus aux P. j’avoue être très perplexe : où Marie-Marthe a-t-elle bien pu prendre ces photos ? Voilà un mystère que ce voyage n’aura pas éclairci.
En revanche, à Línxià même, ma recherche a été plus fructueuse, avec un doute toutefois qui subsiste pour cette première image.

Lorsque j’ai montré cette photo, mes interlocuteurs m’ont envoyé sur la Place du centre ville :

Linxia, Place du centre ville
Il faut un peu d’imagination pour faire le lien car la ville de Línxià en quarante ans a été radicalement transformée. Aujourd’hui, cette place est le royaume des voitures. Un parc a été aménagé en son centre, mais on y accède à ses risques et périls, sans passage piéton.

Linxia, Parc au milieu de la Place du centre ville
Sous la Place a été installé un centre commercial.
Linxia, Centre commercial sous la Place du centre ville
Quant à la mosquée du fond, ce pourrait être la Grande mosquée Nánguān 南关, mais elle a été reconstruite ; elle est d’ailleurs encore en travaux.
Linxia, la mosquée Nánguān
Ce qui plaide pour que ce soit cette place, c’est sa taille, la seule chose en gros qu’elle ait conservée…
Pour la seconde en revanche, je suis certain de l’avoir retrouvée.

En me promenant dans « les huit enceintes et treize ruelles » (Bā fāng shí sān xiàng 八坊十三巷), le vieux quartier préservé (et rénové) de Línxià , un homme m’a abordé avec qui j’ai échangé quelques mots. Comme il était souriant et avenant, je lui ai expliqué avec mon chinois de pacotille ce que je cherchais. Il m’a alors conduit dans l’échoppe d’un de ses amis et ils ont discutés ensemble en regardant la photo. Ils sont arrivés à la même conclusion : ce devait être le minaret de la Grande mosquée Qīngzhēn shuǐquán 清真水泉. Ils m’ont écrit l’adresse sur mon GPS. Ce n’était qu’à quelques minutes à pied. Je m’y suis aussitôt rendu.
Le jour de mon départ pour Xiàhé, j’ai eu la surprise de voir à nouveau ce minaret-pagode, mais depuis la gare routière où j’attendais mon bus.

Linxia, vue depuis la gare routière Sud
J’en ai donc conclu que lorsqu’ils s’étaient arrêtés à Línxià , en attendant le leur, ils se sont promenés en remontant vers le nord. Ils ont d’abord vu ce minaret, ont continué leur chemin pendant un quart d’heure et sont arrivés à la Place du centre ville.

Ils ont alors longé sur leur gauche le vieux quartier (en vert sur le plan), sans probablement y pénétrer. Dans ce dédale de ruelles, ils auraient peut-être eu du mal à retrouver leur chemin.
Linxia, le quartier des huit enceintes et treize ruelles et ses bas-reliefs
Les Huí, des musulmans sinisés
Les routes de la soie n’ont pas été que des voies commerciales. C’est aussi par elles que se sont transmises des religions – le bouddhisme d’abord venu d’Inde, puis l’Islam ensuite venu d’Asie centrale et occidentale – et que ce sont mélangés des peuples.
Les premiers musulmans arrivent en Chine dès le VII° siècle. Ce sont des marchands Arabes et Persans qui conservent leur culture et leur foi, mais qui vont progressivement se métisser avec les populations locales. Sous la dynastie mongole Yuan (1271 – 1368), lors des grandes expéditions en Asie centrale et en Perse, des hommes ont été enrôlés de force parmi les populations conquises. Ces musulmans étaient à la fois soldats et colons. Après leur intégration dans des troupes stationnées en Chine, ils furent progressivement sédentarisés, se marièrent localement et s’intégrèrent définitivement au territoire. Ils fournirent la base de la future ethnie Huí 回 (se prononce « roué »).
Sous la dynastie Ming qui lui succéda (1368-1644), une politique coercitive d’assimilation de ces populations musulmanes a été engagée. Ces communautés adoptèrent alors la langue chinoise, prirent des noms de famille Hàn 汉 (se prononce « rane ») et s’imprégnèrent de leurs traditions culturelles.
Les Huí sont ainsi nés du mélange, sur le sol chinois, de commerçants et de soldats d’Asie centrale et de Perse avec des populations locales. Ce ne sont donc pas des Hàn qui se seraient convertis. Un Hàn qui se convertirait à l’Islam resterait administrativement rattaché à l’ethnie Hàn.
Le ciment de leur identité, c’est l’Islam, et notamment le soufisme. Sans leur foi, on ne saurait culturellement les distinguer des Hàns.
Ils sont aujourd’hui 11 millions environ en Chine. Comme ils se sont historiquement installés le long des routes commerciales et dans les garnisons militaires, on les retrouve dans de nombreux endroits du pays. Toutefois, des communautés Huí sont présentes en plus grand nombre dans les provinces du Nord-Ouest. A Línxià qui est un haut lieu de l’Islam soufi chinois, ils représentent plus de la moitié de la population.
Une liberté de culte conditionnelle
En me promenant dans le quartier des huit enceintes et treize ruelles, je suis tombé sur cette mosquée de quartier.

Linxia – Mosquée ouest, quartier des huit enceintes et treize ruelles
J’ai eu l’œil attiré par les quatre grands panneaux accrochés à son entrée. Grace à mon traducteur, j’ai pu en saisir le sens. En fait, c’était un rappel des lois de la République qui encadrent le culte musulman.
Voici un extrait du « Règlement du Conseil d’État sur les affaires religieuses » :
« Article 3 : La gestion des affaires religieuses est régie par les principes suivants : protection du licite, lutte contre l’illicite, répression de l’extrémisme, résistance à l’infiltration et combat contre la criminalité.
Article 43 : L’organisation du pèlerinage à l’étranger des citoyens chinois de confession musulmane relève de la responsabilité des organisations religieuses islamiques nationales.
Article 70 : Quiconque organise, sans autorisation, la participation de citoyens à l’étranger à des formations religieuses, des réunions ou des activités liées au Hajj (le pèlerinage à la Mecque), ou dispense un enseignement ou une formation religieuse sans autorisation, se verra ordonner de cesser ces activités par le département des affaires religieuses (…) et pourra être condamné à une amende de 20 000 (2600 €) à 200 000 yuans (26 000 €) »
Un autre panneau indique : « Le présent règlement est établi (…) afin de garantir la liberté de croyance des citoyens, de promouvoir la sinisation de la religion en Chine, de réglementer l’administration du Hajj et d’assurer le bon déroulement des activités du pèlerinage ».
Un peu plus loin : « Les associations islamiques et le clergé musulman sont tenus de promouvoir les politiques et réglementations nationales pertinentes et de fournir aux citoyens musulmans des informations exactes sur le Hajj, en les guidant vers une approche rationnelle du Hajj, en les incitant à ne pas participer à des Hajj illégaux, à ne pas s’engager dans des pèlerinages concurrentiels (…) ».
Encore plus explicite : « Les lieux de réunion non autorisés ne sont pas des lieux légaux d’activités religieuses. (Ceux-ci) sont devenus une cause importante du développement anormal et des activités chaotiques de certaines religions. Certains sont devenus des cibles et des plateformes privilégiées pour l’infiltration de forces étrangères, tandis que d’autres se sont transformés en foyers d’hérésie, voire en sectes, servant de vecteurs à des activités illégales de délinquants. Ils perturbent l’ordre normal de la gestion des affaires religieuses et doivent être réprimés et interdits conformément à la loi ».
Cela donne une idée claire de la manière dont l’État Chinois traite de questions débattues aussi en France… On peut aussi en déduire les conséquences pour les lieux de culte non agréés. Le Monde a fait paraitre le 14 mai 2026, une vidéo-enquête à ce sujet. Elle porte sur des églises chrétiennes.
Une sortie d’école
Lors de la même promenade, j’ai été ensuite attiré par de la musique et un attroupement devant une grille. C’était une école primaire.
Je n’avais encore jamais assisté à une sortie de classes. Pourtant, là aussi, les différences avec les pratiques françaises sont évidentes.
Le Sanctuaire Língmíng de Lánzhōu

Lanzhou – Sanctuaire Língmíng
Que les Huí soient culturellement Hàn se manifeste dès l’entrée dans le sanctuaire Língmíng 灵明. Seuls les croissants de lune au sommet des piques qui surmontent l’arche et la cartouche centrale en arabe marquent son affiliation à l’Islam. Pour le reste, c’est un Palais chinois.
Dans cette ville, parmi les bâtiments qui ont survécu au bulldozer et que j’ai visités, celui-ci est incontestablement le plus beau, richement travaillé, richement sculpté, richement coloré.
On retrouve à l’intérieur de nombreux bas-reliefs de paysages en brique grise, de même style que ceux que l’on croise à Línxià dans les rues du vieux quartier.
Mais la raison d’être de ce sanctuaire est aussi une leçon d’histoire musulmane chinoise. C’est en effet une mosquée mais aussi le siège d’un ordre mystique Soufi Qadiriya (Gádérěnyé 噶德忍耶), fondé à la fin du 19ème siècle par un érudit de Lanzhou, Mǎ Yīlóng 马一龙 (1853-1925). C’est un Gǒngběi (拱北), terme arabe sinisé désignant le mausolée d’un saint ou d’un fondateur d’ordre. Celui-ci abrite les tombeaux de maîtres de l’ordre Língmíng.
A Línxià , je passais aussi tous les jours en vespa électrique devant un Gǒngběi, car il était sur le chemin qui conduisait du centre ville à mon hôtel.
C’est une mosquée également affiliée à l’ordre soufi Qadiriya, construit autour de la tombe de Chén Yīmíng 陈一明 (1646-1718). Celui-ci était un grand maître, érudit musulman qui aurait soigné l’Empereur Kangxi d’une maladie grave. Aussi, après sa mort, l’Empereur aurait-il ordonné la construction de ce mausolée en sa mémoire.
Xiàhé, le Tibet du Gansu
Pour des raisons que j’ignore, et donc que j’imagine, les étrangers ne sont pas autorisés à voyager seuls dans la région autonome du Tibet. En revanche, ils le peuvent dans les quatre provinces chinoises qui accueillent de fortes communautés Tibétaines : le Sichuan, le Qinhai, le Gansu où se trouve Xiàhé et le Yunnan avec la fameuse Shangri-la dont j’ai parlé dans la quatrième lettre.
Géologiquement, Xiàhé 夏河 – comme la province de Qīnghǎi 青海 qu’elle jouxte – appartient au plateau Tibétain. En outre, sa population est à 80 % Tibétaine. Dans cette ville, on est donc géographiquement et culturellement au Tibet. Et cela se voit, s’entend, se sent…
Sur les traces des voyageurs de 1990
Xiahe est à 3000 mètres d’altitude.
Lors de leur voyage en 1990, de magnifiques tentes brodées étaient plantées au sommet des montagnes qui entourent la ville. C’est ce qui avait incité la famille P., je suppose, à monter sur l’une d’elle.

Lorsque j’ai montré cette photo à mon guide Tibétain, il m’a aussitôt dit que cela avait été pris en juillet ou en août car c’est seulement à cette époque là que les familles Tibétaines se rassemblent pour le Xiānglàng 香浪 [5] . Le Xiānglàng est une fête traditionnelle locale, pendant laquelle les Tibétains de la province du Gansu se retrouvent en familles et entre amis sur les collines autour du monastère pour vivre des moments de convivialité en pleine nature, partager de la nourriture, des chants, des danses, des rires…
La prairie Sāngkē et le hameau tibétain
En mai, rien de tout cela pour motiver une escalade, que d’ailleurs, même avec cet aiguillon, j’aurais hésité à entreprendre. D’un autre côté, c’était la première fois et probablement la dernière, que je me trouvais sur le plateau Tibétain. Aussi avais-je très envie de me promener dans les alentours pour profiter des paysages. Comme ce sont des montagnes ou des prairies, j’ai opté pour la version horizontale, plus adaptée à mes capacités d’aujourd’hui. J’ai donc demandé à l’hôtel de me trouver une voiture avec chauffeur pour une demi-journée, qui me conduirait à la prairie Sāngkē. Ce qu’ils ont fait.
Sījī 司机 [6] était Tibétaine. Pas très à l’aise avec l’idée de parler avec un étranger, elle avait demandé à Sandy [7], un ami de l’accompagner. Celui-ci connaissait quelques mots d’anglais et savait utiliser un traducteur numérique. Il me servit donc de guide.
Évidemment, une prairie, c’est moins sexy qu’une montagne. Elle était enclose, l’herbe encore rare, avec toujours à portée de vue la main de l’homme : des routes, des pylônes, des bâtiments…
Ma conductrice nous a ensuite amené dans cet endroit.
Ce site pour touriste n’était pas encore ouvert, mais les bungalows étaient déjà construits. C’est parce que Sandy parlait Tibétain m’a-t-il dit, que les gardiens du lieu nous ont autorisé à y circuler.
Bref, ce que j’ai vu, c’est une nature en voie de désauvagement. J’en serai resté là, si mon guide, apprenant que j’avais 72 ans, ne m’avait proposé d’aller voir son grand-père qui en avait 78 [8]. En Chine, l’âge n’est vraiment pas un handicap. Au contraire, il ouvre des portes.
Nous avons alors pris une autre route et sommes arrivés dans ce hameau.
La maison du grand-père que sa femme (70 ans) rejoignit bientôt, était relativement récente – Sandy m’a dit, sans autre précision, que ses grands parents avaient été « relogés » par le gouvernement – mais ils vivaient dans une seule pièce qu’ils avaient aménagés selon le modèle qu’ils avaient toujours connus.
C’est une chambre-salon-cuisine. On voit au fond un kàng 炕, un lit surélevé en brique réfractaire sous lequel des conduits canalisent les fumées provenant de la cuisinière adjacente. Une chaleur bienvenue, la nuit venue, lorsque les grands froids sévissent.
Nous avons été rejoints dans cette pièce à tout faire par le grand-frère de Sandy qui est maçon et travaillait dans le hameau ainsi que par notre conductrice. Celle-ci nous prépara le thé, puis des bols de nouilles pour tout le monde et du tsampa (Zānbā 糌粑) à mon attention.
La communication se réduisit à des sourires et quelques mots de remerciements. Les grands parents ne parlaient que le tibétain, les petits enfants le tibétain et le chinois. Sandy servait de traducteur par téléphone interposé.
Le Lac Darzong
Le lac Darzong (Dá’ērzōng Hú 达尔宗湖) est un lac sacré bouddhiste dont je savais qu’on pouvait faire le tour. J’ai demandé deux jours plus tard à Sījī de m’y conduire. Cette fois-ci, ma demande était plus simple, elle n’a pas invité Sandy à l’accompagner.
Je pensais que ça allait être un lieu difficile d’accès, mais une nouvelle route venait d’être construite dans la montagne pour y conduire.

Route piétonne vers le lac Darzong
En fait, ce n’était pas seulement la route qui était neuve, mais tout le site qui avait été aménagé, rendu parfaitement accessible.
J’ai été seul pendant cette promenade, à discuter avec quelques marmottes et des canards braillards. Le lac reste un lieu saint pour les bouddhistes, les fanions en témoignent. Mais c’est aussi devenu une proposition touristique… qui n’a semble t’il pas encore trouvé son public.
Le monastère bouddhiste tibétain de Labrang
Ce matin là, il neigeait. Peu mais suffisamment pour couvrir les montagnes et les toits de tuile d’une mince couche blanche et embellir encore le monastère et l’écrin au milieu duquel ses bâtisseurs ont eu la bonne idée de le poser.
Le monastère Labrang à Xiahe
En fait, ce monastère, c’est une ville dans la ville. Il est enclos dans une enceinte de plusieurs kilomètres qui est un chemin de prières.
Le premier jour, je m’y suis perdu. Aussi ai-je décidé de participer à la visite guidée en anglais proposé chaque matin par le monastère. Ce jour-là, j’étais le seul « client » ; j’ai eu un jeune moine de la secte Jaune, étudiant au collège de philosophie, pour moi tout seul.
Nous sommes passés dans différents Temples et bâtiments, mais c’est la Salle des sculptures en beurre de yack qui m’a le plus impressionné. Dès l’entrée, j’ai été saisi par son odeur, mais aussi par le jaillissement de couleurs et la finesse de ces œuvres éphémères. Elles sont réalisées par les élèves les plus doués des différents collèges et remplacées au début de chaque année. Un système de réfrigération veille à ce qu’elles ne fondent pas lors des grandes chaleurs.
Salle des sculptures en beurre de yack
Ce qui m’a frappé aussi, c’est une histoire de bottes.
Lorsque la visite fut terminée, mon guide me conseilla d’assister à la réunion de tous les moines dans le grand hall. Il m’a précisé que je ne pourrais pas prendre de photographies à l’intérieur, comme il me l’avait d’ailleurs dit pour tous les autres temples – les statues en beurre de yack, probablement moins sacrées, faisant exception.
Ce qu’il ne savait pas, mon guide, c’est que j’allais avoir l’œil beaucoup plus intrigué par une anecdote visuelle extérieure que mon oreille par les psalmodies de l’intérieur. En effet, pour ce rassemblement, les moines se déchaussent avant d’entrer dans la grande salle de prière. Comme ils sont vraiment très nombreux, à l’extérieur, cela donne ça.
Comme ils portent tous les mêmes, peut-être vous demandez vous comment à la sortie ils retrouvent les leurs ? Et bien c’est la même question que je me suis posée, et je n’ai pas la réponse. Pourtant, ils les retrouvent ou à défaut peut-être, au moins des bottes de même taille ?!

Je suis retourné deux jours plus tard dans le monastère, car la météo ne s’annonçait pas très bonne. Je suis certes un mécréant, mais j’avais envie d’éprouver le chemin de prière. J’y avais vu la première fois beaucoup de pèlerins l’emprunter. En outre, j’avais demandé à mon moine pourquoi il fallait tourner ces moulins. Il m’avait répondu que pour progresser dans le bouddhisme, il fallait s’y consacrer tout entier, corps, esprit et parole.
Les moulins de prière
Pour l’occasion, je me suis inventé une prière, en me disant que si elle n’était pas efficace, au moins elle allait dans le bon sens : la paix là où il n’y en a pas. Et j’ai tourné tous les moulins un par un sur trois ou quatre kilomètres. Effectivement, c’est un exercice physique, mobilisateur. Mais bien moindre que celui pratiqué par ces femmes, qui ne tournaient pas les moulins mais se jetaient à terre, s’y étendaient de tout leur corps, se relevaient, se jetaient à nouveau à terre…
Les femmes au turbin, comme partout ?
Les Tibétaines m’ont impressionné. Pourquoi n’ai-je vu que des femmes pratiquer ces prières en se jetant au sol ? Aussi ma conductrice, célibataire et autonome, qui a assuré le repas pour tous dans la maison du grand-père.
Mais encore cette scène que je n’ai saisi que maladroitement. J’hésitais à entrer dans ce restaurant qui était à l’étage. Une femme au visage avenant, portant son bébé dans le dos – ce que je n’avais vu jusque là qu’en Afrique – et accompagnant sa mère, me sourit et me précède dans l’escalier.

J’ai vu cette image comme une métaphore de la condition féminine : une jeune femme portant son bébé dans le dos et poussant sa mère pour l’aider à monter l’escalier.
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De Xiàhé, j’ai pris un bus direct pour Lánzhōu où j’ai résidé à nouveau quatre nuits en attendant que des TGV se libèrent pour Zhangye. Ce fut le cas le 4 mai, mais je ne suis resté qu’une nuit à Zhāngyē. Ça ne devait plus être pour moi qu’une étape qui coupait en deux le trajet de 7 heures qui m’aurait conduit directement de Lánzhōu à Dunhuang. Mais je me trompais…
Zhāngyē et les montagnes arc-en-ciel
Voici sur une carte de quoi visualiser le trajet Lánzhōu – Zhāngyē – Dunhuang – Liuyuan qui longe la route de la soie.

Lánzhōu – Zhangye – Dunhuang – Liuyuan
Je suis arrivé à Zhāngyē 張掖 en fin de matinée. J’ai logé près de la gare du TGV car je repartais le lendemain de la même gare. Cela ma laissé le temps d’aller l’après-midi du premier jour voir les fameuses montagnes arc-en-ciel vers lesquelles se précipitent les touristes Chinois dès qu’ils en ont la possibilité, pendant les vacances du premier mai par exemple…
Depuis que nous sommes allés avec mes enfants et mon gendre en hiver en Laponie voir des aurores boréales (mais pas seulement pour cela, heureusement. Ce fut un merveilleux voyage), je me méfie des images. Je me rappelle que nous étions sortis en groupe, un soir, pour en voir. A l’œil nu, elles n’étaient pas visibles, mais un de nos co-voyageurs a réussi, avec son i-phone, à prendre de magnifiques photos d’un vert tendre de ces aurores qu’on ne voyait pas. J’en étais jaloux…
Avant de partir, j’avais emprunté en bibliothèque un ouvrage de photographies sur les routes de la soie aujourd’hui [9]. En le feuilletant, j’étais tombé en arrêt sur ces images :
Les montagnes de Zhangye – version arc-en-ciel
C’était évidemment une bonne raison supplémentaire pour ajouter Zhāngyē au voyage de 1990.
Ce ne sont pas ces couleurs que j’ai vu, mais peu importe, je m’y attendais. Ce que l’on peut voir à l’œil et que mon Vivo ne corrige pas, est absolument magnifique.
Les montagnes de Zhangye – ce que j’ai vu
Le dieu Nature est un sacré sculpteur. Quand il veut bien prendre les ciseaux et les pinceaux et qu’il est inspiré, le résultat est sublime [10].
Que ce lieu, inscrit sur la liste Unesco des paysages remarquables du monde, soit fréquenté n’est que justice. La visite en est, en outre, remarquablement conçue et organisée.
Je suis entré par la porte Nord du Parc géologique. Au sein de ce parc, quatre vastes plateformes sont accrochées à certaines collines, de manière à profiter des meilleurs points de vue, quelque soit la position du soleil. Des bus stationnent à chaque étape pour conduire les visiteurs d’une plateforme à une autre. Ils sont en si grand nombre qu’il n’y avait jamais d’attente malgré la foule des vacances de mai.
Mais ce qui a aussi agrémenté pour moi cette promenade au milieu des formations Dānxiá 丹霞, c’est que certaines visiteuses – caméléons avaient préparé leur venue en s’habillant de couleurs en harmonie avec le paysage – certes avec plus ou moins de bonheur en fonction de la richesse de leur garde-robe, mais peu importe.
Culture – nature. Pourquoi choisir ?
Digression visuelle sur le voyage d’un de mes prédécesseurs en Chine : Marco Polo
Par curiosité, avant de partir, j’avais également consulté le Livre des merveilles dans lequel Marco Polo décrit son voyage en Asie. Je voulais savoir par où il était passé pour se rendre à la cour de Kubilai, le Grand Khan Mongol qui à cette époque gouvernait la Chine. Son récit permet d’en suivre les grandes étapes. Partant de Constantinople avec son père et son oncle, ils ont emprunté les chemins des marchands et des caravansérails. Dans ce qui est aujourd’hui la Chine, ils sont passés par Kashgar, Tourfan, Dunhuang, Zhangye [11] puis ils sont arrivés à Shangdu en Mongolie intérieure, la résidence d’été de Kubilai, au service duquel ils sont restés pendant 17 ans.
Pas de photo évidemment à cette époque, mais des illustrations. Le livre de Marco Polo a largement circulé en Europe ; il a fait l’objet de traductions et de très nombreuses copies manuscrites dont certaines ont été égayées de peintures. J’ai eu en main une édition récente d’un manuscrit enluminé détenu par la BNF [12]. Ces images sont à la fois charmantes et repaysantes. Je m’explique : les enlumineurs n’avaient sous la main que le texte du Vénitien. Ils ont donc réalisé des miniatures en s’inspirant de leur environnement. Cela donne des Mongols, des Palais, des villes, des paysages ou des fantasmes à la mode médiévale Franque…
En voici quelques exemples.

Dans le Xinjiang, deux bergers gardent leur troupeau – folio 21v
Bien qu’il soit enserré de déserts, ce sont des montagnes verdoyantes qui viennent ici représenter le Xinjiang. Seul le chameau, bien connu de l’Europe latine du fait de ses contacts avec l’Islam, est chargé de donner à l’illustration sa touche exotique.

Démonstration des propriétés pare-feu de la salamandre – folio 24
La salamandre est un reptile légendaire qui était réputé vivre dans le feu et mourir quand il s’éteint. Marco Polo conteste cette légende : la salamandre n’est pas un animal dit-il, mais un minerai (l’amiante) qui donne des fibres que l’on peut ensuite tisser. Il en explique la méthode d’extraction telle qu’elle était pratiquée dans la région de Tourfan. Plutôt qu’illustrer cette méthode, le miniaturiste préfère peindre une scène où, sous le regard du Grand Khan, un homme se tient au milieu d’un feu sans en être affecté… contrairement à celui qui l’attise.

Un blemmie, un sciapode et un cyclope – folio 29v
Les blemmies n’ont pas de tête ; leur bouche et leurs yeux sont fixés sur la poitrine ; les sciapodes possèdent une jambe unique terminée par un pied gigantesque ; le cyclope n’a qu’un œil. Ce sont des personnages monstrueux décrits dans des récits de l’antiquité gréco-romaine, qui sont abondamment représentés au Moyen Âge. Le récit de Marco Polo ne parle absolument pas de ces êtres étranges. J’imagine que l’illustrateur s’est amusé à pimenter un texte qu’il trouvait plutôt répétitif et sans grand relief.

Plantation d’arbres le long des routes – Folio 47v
L’enlumineur peut aussi rester près du texte, comme c’est le cas ici : « Le long des principales routes empruntées par les marchands et par les messagers, le seigneur (le Grand Khan) a fait planter les arbres tous les deux ou trois pas. Les arbres se voient de loin. Ainsi les voyageurs ne peuvent-ils s’égarer ni de jour ni de nuit, même sur les chemins déserts » (folio 48).

L’armée du Grand Khan surprend celle de Naïam – Folio 34
Je termine par ma préférée.
Naïam, l’oncle de Kubilaï, a rassemblé dans une grande plaine une immense armée avec laquelle il compte arracher le pouvoir à son neveu. Mais celui-ci – tunique rouge et chapeau pointu – l’attaque par surprise, au petit matin. « Lorsque l’armée du Grand Khan atteignit celle de Naïam » raconte Marco Polo, « celui-ci était dans sa tente couché avec sa femme et il prenait du bon temps avec elle ». C’est cette anecdote croustillante que le miniaturiste restitue, tout en restant fort pudique sur le « bon temps » du couple.
*****
Se termine ici cette lettre. Avec elle et la précédente, j’ai rendu compte de la moitié de mon voyage. Le reste viendra plus tard, de France probablement.
Évidemment, si en chemin je rencontre des blemmies, sciapodes ou autres cyclopes, je ne manquerais pas de vous en parler, et même, s’ils ne m’objectent pas leur droit à l’image, les photographierai-je pour vous.
Bonne lecture en attendant, et n’hésitez pas à laisser un commentaire ; ils sont pour moi, très précieux.
民心
[1] Alex est un enseignant de Chinois sur le web, très actif, qui propose plein d’outils pédagogiques et culturels intéressants, de nombreux d’ailleurs gratuitement.
[2] La commune de Lánzhōu, avec ses zones rurales, longe le fleuve sur 150 km ! L’équivalent français serait une commune Lyonnaise qui s’étendrait le long du Rhône jusqu’à Montélimar…
[3] Les chevaux célestes sont le nom des chevaux utilisés par les cavaliers Xiōngnú 匈奴, d’Asie centrale qui, à l’époque de la dynastie Han, représentaient une menace permanente aux frontières de l’Empire. L’empereur Wǔdì 武帝, convaincu que leur puissance venait de ces chevaux, engagea une expédition militaire avec l’objectif de les récupérer pour son armée. Au terme de quatre ans de conflit, c’est ce qui arriva. L’armée vainqueur, de retour avec des milliers de ces chevaux, fut rejointe à Jincheng par les émissaires de l’Empereur. C’est à cet endroit précis que celui-ci fit construire le « Pavillon de l’Attente des Chevaux ».
[4] Je pense à Brice, mon neveu, à Catherine, à Brigitte, à Françoise…
[5] Xiānglàng est le nom sinisé de cette fête. En tibétain, cela signifie « ramasser du bois de chauffage ». C’était l’activité pratiquée pendant plusieurs jours dans les montagnes par les moines du Monastère, qui en profitaient aussi pour se détendre et jouer. C’est ainsi que serait née cette tradition festive.
[6] Sījī n’est pas son nom. Cela veut dire « chauffeur » en chinois.
[7] Sandy est le nom de son compte WeChat que nous utilisions pour communiquer. Sur ce compte, il mettait en exergue une citation obscure mais qui signifiait son ouverture : « Pourquoi faut-il enterrer ses os dans sa ville natale ? Il y a des montagnes verdoyantes partout dans la vie ».
[8] 78 ans, cela veut dire qu’il est né l’année précédant la fondation de la République Populaire de Chine, et qu’il a donc tout connu d’elle…
[9] La route de la soie : les chemins de l’histoire : d’Istanbul à Xi’an, traduction et adaptation en français par Marie-Paule Zierski, Edition Kunth, Munich – 2019
[10] L’explication scientifique est tout aussi incroyable : sur cette zone, des couches de sédiments déposées par l’eau et le vent se sont accumulées sur plus de 100 millions d’années. Pendant cette période, des minéraux de couleurs différentes se sont concentrés dans certaines couches. La collision des plaques tectoniques indienne et eurasienne a alors soulevés et basculés ces sédiments créant des montagnes. L’érosion a ensuite taillé la roche, faisant apparaître des rayures multicolores parallèles.
[11] Dans le texte, sauf exception, ce n’est pas sous ces noms que ces lieux apparaissent. Dunhuang, pour Marco Polo, c’est Saciou ; Zhangye, c’est Canpicion ; Xi’an, c’est Quengianfu ; Pékin, c’est Kandalik, etc.
[12] Marco Polo – Le Livre des Merveilles du Monde, traduction en français moderne du manuscrit de la BNF (ms. fr. 2810) par Marie-Hélène Tesnière, Edition In Fine, 2024. Le manuscrit lui-même peut-être téléchargé sur Gallica.































































































