Dix-neuvième lettre

Cette Encre de Chine vient clore le cycle ouvert avec les quatorzième et quinzième lettres qui reconstituaient le voyage en Chine qu’avaient effectué Marie-Marthe et ses amis en 1990. C’est ce voyage qui a servi de matrice au mien, trente-six ans plus tard. De celui-ci, j’ai rendu compte dans les trois lettres suivantes. La dix-huitième s’arrêtait à Liǔyuán,  où j’allais prendre un TGV pour rejoindre le Xīnjiāng.
Voici la suite.

Le Xīnjiāng, région autonome Ouïghour

Le nom Xīnjiāng 新疆 (se prononce « sinetiangue ») a été attribué à cette région au XVIII° siècle par l’Empereur Qiánlóng 乾隆 (dynastie Qing). Il signifie « nouvelle frontière ».  C’est un nom sinocentré qui ne désigne pas le territoire, mais sa signification politique pour la Chine.

Quand on entre dans le musée du Xīnjiāng à Ürümqi, l’exposition du rez-de-chaussée intitulée « Artefacts historiques de la gouvernance du Xīnjiāng » est toute entière consacrée à l’histoire politique de cette région, histoire qui est organisée en suivant l’ordre chronologique des dynasties chinoises.

Le fait qu’on soit invité à commencer sa visite par cette exposition, ainsi que la manière dont celle-ci est présentée traduisent clairement une volonté de justifier les droits multiséculaires de la Chine sur cette région. Le texte introductif de l’exposition le dit d’ailleurs sans ambages : « Le Xīnjiāng est un territoire sacré de la Chine (…) Il a été officiellement intégré au territoire chinois sous la dynastie Hàn (206 avant l’ère commune – 220 après). (…) Il est toujours resté une partie indispensable et vitale de la nation chinoise unifiée et multiethnique (…). À travers des faits historiques, des reliques culturelles et des sites, (cette exposition) présente les actes glorieux des gouvernements centraux successifs qui ont gouverné le Xīnjiāng, clarifie en profondeur le contexte historique du pays multiethnique unifié qui gouvernait le Xīnjiāng et révèle de manière exhaustive la continuité, l’innovation, l’unité, l’inclusivité et la nature pacifique de la civilisation chinoise. Elle renforce l’identification à la culture chinoise et forge ainsi efficacement un fort sentiment d’appartenance à la communauté nationale chinoise ».

Je n’en tire toutefois aucune conclusion car les droits internationaux sur les territoires sont à la fois complexes et souvent bafoués Je n’ai aucune compétence dans ce domaine, je constate simplement, comme peuvent le faire tous les citoyens, que c’est un sujet de crispation qui conduit malheureusement, lorsque les contestations apparaissent au grand jour, à des massacres ou à des guerres – les victimes en sont aujourd’hui les peuples de Palestine, du Liban, de l’Ukraine…

Le Xīnjiāng est la plus grande province de Chine ; elle est trois fois plus grande que la France mais presque trois fois moins peuplée.

Elle est bordée au nord par la chaine des monts célestes (Tiānshān 天山) et en son centre, vidé d’habitants par son inhospitalité, s’étend le désert du Taklamakan (Tǎkèlāmǎgān shāmò 塔克拉玛干沙漠). Elle est peuplée de nombreuses ethnies différentes, mais deux d’entre elles représentent à elles seules plus de 80 % du total : les Ouïghours (45 %) et les Hàns (42%). La route de la soie la traversait par le nord ou par le sud, les deux voies contournant le désert se rejoignant à Kashgar pour ensuite traverser le Pamir en direction de l’Ouzbékistan, puis de l’Asie occidentale.

Carte des routes de la soie et du thé. Musée de la province du Gansu à Lanzhou

Les Ouïghours sont un peuple turcophone, originellement nomade. Ils se sédentarisèrent à partir du VIII° siècle d’abord en Mongolie dont ils furent chassés, puis dans le Gānsù et le Xīnjiāng. Leur conversion massive à l’Islam commence au Xe siècle, à la suite de son adoption par leur élite dirigeante.

Le Xīnjiāng est une région autonome, qui est un statut mis en place pour les provinces qui ont une minorité ethnique importante [1] – les Ouïghours dans le cas du Xīnjiāng. Il donne à celle-ci des pouvoirs spécifiques tels que la présidence de région, la possibilité d’utilisation de leur langue en sus du mandarin ou de voter des lois adaptées à leurs coutumes.

Concernant la lutte contre « le terrorisme, l’extrémisme religieux et le séparatisme ethnique » menée par le pouvoir chinois dans cette région et ses conséquences, je n’ai pas fait d’observation particulière [2], mais je vous renvoie à l’enquête du Monde publiée en 2025.

Ürümqi

Ürümqi (Wūlǔmùqí 乌鲁木齐) est la capitale du Xīnjiāng. C’est une ville de deux millions d’habitants dont le fort développement a attiré de nombreux Chinois Hàn. Ils y sont majoritaires (73 %), les Ouïghours ne représentant que 13 % de sa population.

Sur les traces des voyageurs de 1990

Le cahier des charges pour Ürümqi avait la légèreté d’une plume. Le seul indice dont je disposais de ce qu’y avaient fait les voyageurs de 1990 était un billet d’entrée au lac Céleste (Tiānchí 天池), retrouvé dans le Guide bleu de Marie-Marthe. Aussi, y suis-je allé à mon tour.

Le Xīnjiāng est une région qui mélange les genres. On y trouve des déserts, mais aussi des forêts alpines accrochées aux pentes des Monts célestes 天山. C’est dans ces Montagnes que se niche le lac Céleste.

Le lac Céleste, Xinjiang

Le géant Bogda [3], les épaules blanchies par la neige, surplombe les lieux et jette un regard bienveillant sur l’agitation qui règne en bas. En effet, si ces images paraissent paisibles, ce n’est pas un silence sauvage qui y règne. Voici le dessous des cartes :

C’est devenu un haut lieu du tourisme chinois, un véritable Parc d’attraction. Ce qui attire ici les foules, c’est la beauté à couper le souffle du lieu, désormais très aménagé, encadré, civilisé, devenu divertissant…

N’est-ce pas mignon ?

Comme souvent en des lieux convertis au tourisme, des messages édifiants ou moralisants sont disséminés le long des chemins. Cette citation m’a attiré l’œil : « Nous devrions bien traiter la nature et non pas la conquérir ». C’est une déclaration d’une écologiste américaine [4] paradoxalement reprise à son compte par une Chine devenue en moins de 40 ans, en embrayant sur le développement capitaliste et ses conséquences écologiques, la reine du béton et de l’acier pour aménager son territoire.

La force de l’endoctrinement

Le chauffeur de taxi, un Hàn, qui me conduisait au Musée du Xīnjiāng avait envie de parler à un étranger – ce n’est pas toujours le cas. Avec mes rudiments de chinois et l’aide de mon traducteur numérique, nous avons pu avoir une conversation plus soutenue que d’habitude. Il m’a d’abord dit qu’il aimerait bien emmener sa famille en France mais que pour le moment, il n’avait pas assez d’argent. « Je trouve la France tellement romantique », me dit-il. Je ne compte plus le nombre de fois où on m’a délivré ce stéréotype. Au début, je le discutais, mais j’ai vite abandonné d’abord parce que c’est plutôt flatteur même si c’est faux et que de toute façon, c’est peine perdu. Notre pays est donc romantique [5]. Je lui ai alors demandé s’il avait déjà voyagé à l’étranger. « Oui, en Thaïlande et en Malaisie ». « Et au Japon ? » risquai-je, sachant que c’est une destination fréquente des Chinois. Son sang ne fait qu’un tour : « Jamais je n’irai au Japon ! ». Je m’étonne. Il me répond qu’il est un patriote, qu’il aime son pays et son peuple et qu’il hait le Japon pour tout le mal qu’il a fait à la Chine au XX° siècle. Il me cite notamment le massacre de Nankin (dans la neuvième lettre). Je lui dis que la France aussi a combattu contre la Chine, pendant la guerre de l’opium. Il me répond qu’il le sait, mais qu’en matière de cruauté, ça n’avait rien à voir avec ce qu’avaient fait les Japonais.  Il me demande alors si les musées en France possèdent encore des œuvres qu’ils ont pris à la Chine. Je lui réponds que oui et qu’une loi de restitution venait d’être voté, mais que je ne savais pas quel effet concret elle aurait. Nous approchions du musée. Il conclut alors notre échange par cette déclaration : « Le peuple chinois est aimable et pacifique. Nous espérons que le monde deviendra un village global où chacun pourra vivre en paix ». En entendant cela, qui reprend le discours officiel du Parti communiste chinois, je me suis dit qu’il devait en être membre bien qu’il n’ait pas dans sa voiture les deux fanions de la Chine et du PCC, comme c’est parfois le cas. S’il ne l’était pas, il avait du moins parfaitement assimilé les thèses officielles de son pays ; thèses heureusement pacifiques auxquelles il faut espérer qu’il saura se tenir.

Des momies ? Pas qu’en Égypte !

Le Musée du Xīnjiāng n’est pas que l’occasion de rappeler l’histoire de la Province et de sa place dans celle de la Chine. Il recèle de magnifiques trésors. Une série de salles est notamment consacrée aux découvertes, dans le désert du Taklamakan, de corps momifiés.

Les Égyptiens de l’antiquité avaient développées un art sophistiqué de l’embaumement. Mais la nature peut faire aussi bien, sans recours à des artifices.
Ces corps enterrés, desséchés par les sables du désert, datent pour les plus anciens du IIème millénaire avant l’ère commune. Depuis plus d’un siècle, des centaines d’entre eux ont pu être exhumées.
Le musée en expose quelques uns – des hommes comme des femmes, des vieillards comme des enfants.
La pénombre qui les protège confère au lieu une atmosphère de recueillement.

Cliquer sur la première image pour l’agrandir, puis faire défiler

Sur certains, les viscères, les peaux, les habits, les cheveux voire les perruques, sont parfaitement identifiables, permettant de troublantes reconstitutions.

Lors de cet étrange parcours au milieu des anciens habitants du lieu, je n’ai – sauf erreur de ma part – pas vu de cartel présentant d’hypothèse sur leur origine ethnique. Il est seulement indiqué à son issue que cette exposition « met en lumière le caractère multiethnique du Xīnjiāng depuis l’Antiquité ». Wikipedia se fait plus précis : « Ces momies, accompagnées de vestiges archéologiques, présentent des caractères génétiques qui indiquent une origine dans l’ouest de l’Eurasie ». A cette époque les populations autochtones n’auraient donc été ni Ouïghours, ni Chinoises, mais Indo-européennes.

Il n’y a là rien d’impossible. Depuis la préhistoire, les brassages et les migrations humaines sur les terres émergées, ont été monnaies courantes. Nul ne sait comment à cette époque, dans ce qui s’appelle aujourd’hui le Xīnjiāng, les affaires se sont réglées entre les habitants du moment et les nouveaux arrivants. Mais je sais qu’aujourd’hui, dans notre planète surpeuplée, sous l’aiguillon des nationalismes, la violence couve sur ce sujet. C’est probablement la raison pour laquelle le Musée se fait adepte de la méthode Coué en affirmant « que les différents groupes ethniques du Xīnjiāng sont des membres essentiels de la nation chinoise, unis par les liens du sang et partageant un destin commun »…

Des Chinois fortunés, amoureux des pierres

En me promenant rue des ethnies du Xīnjiāng, une sorte de centre commercial à vocation semi-culturel, je suis entré dans une boutique de pierres polies ou sculptées. Le gérant n’avait pas de client. Je lui dis que je voulais seulement jeter un œil. Il était sympathique et avait envie de discuter. Il m’accompagne dans mon tour. Les prix n’étaient pas affichés. Je lui demande combien coûtaient une pièce que je trouvais fort travaillée. Il sort sa calculette et une mini-balance ; il m’explique que tout ici se vend au poids, 1000 yuans (130 €) le gramme.

Ouaouh, il fallait dépenser 48 000 € pour avoir le droit d’exposer celle-ci dans son salon. Voyant mon air interloqué, pour me rassurer il m’en sort une plus modeste.

Simplement polie, mono-couleur, elle valait quand même 25 000 €. Je lui demande si à ce prix là, il avait des compatriotes qui achetaient ses pierres. Il me répond que oui et me précise que certains d’ailleurs n’en achètent que si elles valent 10 000 yuans le gramme.

J’étais le premier français qui entrait dans sa boutique. Il a voulu faire un selfie pour fêter l’évènement. Je lui ai rendu la pareille. Le voici, mon vendeur de pierre dans sa caverne d’Ali Baba.

Puis, je suis allé me remettre de mon étonnement en allant déjeuner, dans un restaurant Ouïghour juste à côté, une spécialité : une cuisse de mouton.

Sur ma table, il n’y avait que des baguettes et une cuillère à soupe. J’ai demandé à mon serveur « mais comment ça se mange ? ». Il me sort alors des gants en plastique. Ça se mange comme Obélix mange les sangliers : à la main.

Voyage en train d’Ürümqi à Tourfan, couchettes molles

Jusqu’à présent, tous mes trains étaient des TGV, confortables et rapides. C’était la première fois que pour aller d’un endroit à un autre, je n’avais pas d’autre choix que d’emprunter un train classique. Dans ses écrits Marie-Marthe évoquait des couchettes molles et des couchettes dures ; il n’y avait pas de compartiment fermé.

J’ai compris la différence. Les couchettes molles sont des compartiments avec quatre lits, les couchettes dures en ont six. On était en plein jour, mais les couchettes supérieures étaient toujours ouvertes et occupées.

Je suis arrivé dans mon compartiment, en même temps qu’un couple Ouïghour et leurs deux jeunes enfants. On a eu du mal à tous y entrer, car la poussette du bébé prenait toute la place entre les banquettes. J’ai laissé ma valise et mon sac à dos dans le couloir pour arriver à m’asseoir. Peu de temps après, une femme, préposée du wagon, me conduit dans un autre compartiment, dans lequel il y avait seulement un couple Hàn et beaucoup plus de place. J’étais satisfait de ce changement, mais m’est revenu en tête une conversation que j’avais eu avec Thibault devant le lac en croissant de lune (voir « Les dunes au sable chantant » dans la dix-huitième lettre). Lorsqu’il ne faisait pas d’auto-stop, il se déplaçait en train. Il m’a raconté qu’il avait voyagé pendant la semaine du premier mai dans un wagon bondé, certains se tenant même debout ; il avait commencé à parler avec son voisin Ouïghour. Le contrôleur lui avait alors demandé de changer de place. Il avait refusé. Le contrôleur s’était éloigné, puis était revenu dès qu’il avait vu que Thibault avait repris ses échanges avec son voisin, pour lui demander à nouveau de se déplacer. Est-ce que mon changement de compartiment avait le même objectif ? Je ne le saurais jamais car ça pouvait être, tout aussi bien, un service aimablement rendu pour que je puisse voyager dans de meilleures conditions.

Tourfan

Tourfan (Tǔlǔfān 吐鲁番) est une ville-oasis d’environ 200 000 habitants. Elle est à 200 kilomètres au Sud-est d’Ürümqi, sise au bord de la dépression du même nom dont la partie la plus basse est à 150 mètres en dessous du niveau de la mer.

Dans cette ville, je n’avais aucune prescription venant du voyage de 1990 ; aucune photo, ni aucun souvenir. Je ne sais pas ce que le club des cinq a fait dans l’oasis, ni combien de temps il y est resté. J’avais carte blanche donc.

Le système Karez d’irrigation

Alors que chez nous son homonyme, la loi Carrez, abouti à diminuer les surfaces habitables, le Karez ici permet d’augmenter les surfaces cultivables de l’oasis.

Étudiant en agronomie, j’étais fasciné par l’agriculture dans le désert. C’est ce qui m’avait conduit à faire mon stage à l’étranger en Israël. J’avais alors découvert que les Nabatéens, au début de l’ère commune, avaient développé dans le Néguev une civilisation florissante en construisant des systèmes de digues courant le long des collines pour que les rares eaux de pluie se concentrent, s’accumulent puis pénètrent le sol de vallées devenues ainsi fertiles.

En Inde, j’avais également été intéressé par les systèmes d’irrigation conçus au Rajasthan, dans le désert du Thar. J’en parle dans mon autre bloc-notes (voir l’article « Le travail de l’eau dans le désert du Thar »).
Aussi, dès que j’ai appris l’existence des Karez, je me suis rendu dans deux Centres d’interprétation [6] où les installations et leur fonctionnement étaient expliqués.

Le désert de Kumtag qui entoure la ville est une extension du désert de Taklamakan. C’est l’endroit le plus chaud de Chine ; les précipitations y sont de quelques mm par an et l’eau de surface disparait rapidement par évaporation. En revanche, de l’eau en abondance issue de la fonte des neiges se trouve au nord de la dépression de Tourfan, sous les monts Célestes et les monts Flamboyants. Le Karez consiste à aller chercher cette eau là où elle est et à la conduire en pente douce par des canalisations souterraines jusqu’aux zones cultivées de l’oasis.

Voici une synthèse de ce que j’ai compris en visitant ces deux Centres, à l’usage de ceux que l’ingéniosité et la technicité humaine fascinent, comme c’est mon cas.

Le Karez est un système constitué de quatre composantes reliées les unes aux autres : des puits (Shùjǐng 竖井), des canaux souterrains (Ànqú 暗渠), des canaux à ciel ouvert (Míngqú 明渠) et des bassins (Làobà 涝坝).

Puits des Karez

Le plus visible de l’extérieur, c’est la succession des puits sur les pentes du piémont, car ils sont entourés d’une butte pour éviter leur ensablement et alignés les uns derrière les autres. Ils ne servaient pas à puiser de l’eau mais à atteindre la nappe phréatique puis à creuser un tunnel selon une légère pente permettant à l’eau de s’écouler par gravité. C’est par eux que descendaient et remontaient les ouvriers et qu’était évacuée la terre excavée ; ils assuraient également l’éclairage et la ventilation dans les canaux.

Ces canaux souterrains sont étroits [7] et de longueur variable selon la distance à la source, de 3 à 20 km pour les plus longs. A son apogée, il y a eu un réseau de 5200 km de canaux dans le Xīnjiāng, principalement répartis dans les régions de Tourfan et de Hami. Les Centres d’interprétation comparaient l’ampleur des travaux nécessaires pour les créer, à ceux de la Grande muraille ou du Grand canal (neuvième lettre). Ils présentaient aussi quelques reconstitutions des conditions de travail des puisatiers.

Ce système d’irrigation serait apparu sous les Hàn occidentaux (206 avant l’ère commune. – 9 après), mais les preuves archéologiques ne permettraient pas de remonter avec certitude avant le XV° siècle. Sur l’origine de l’invention de ce système d’irrigation [8], deux thèses s’affrontent. Pour la première, elle vient de Perse, où ce système de galeries souterraines (les qanat ou kārīz) a été mis au point il y a plus de 3 000 ans. La technique en aurait été diffusée vers l’Est en suivant la route de la soie. Le mot ouïghour « karez » en est issu. Pour la seconde, elle serait chinoise. Les tenants de cette thèse s’appuient sur des textes anciens qui parlent d’une technique spécifique « puits-canaux »(Jǐng qú 井渠) utilisée en Chine centrale à l’époque des Hàn occidentaux. Ce qui est sûr, c’est que ce sont les Ouïghours qui les ont conçus, creusés et exploités, que l’idée leur en soit venue de l’Ouest ou de l’Est.

Jiāohé, la cité en adobe

Jiāohé 交河 est une cité antique, bâtie quelques centaines d’années avant l’ère commune ; elle est située à quelques kilomètres de Tourfan, sur un éperon rocheux enserré par deux vallées étroites. A l’époque de sa splendeur, les caravanes de la route de la soie y faisaient escale.

Elle a été abandonnée au XIII° siècle, sous l’effet de l’expansion mongole engagée par Gengis Khan. Aucune explosion de volcan ni déversement de lave et de cendres n’ont été nécessaire pour préserver ses murs en adobe, l’aridité du Kumtag lui a suffi.

J’ai fait ce matin là une belle promenade sous le soleil dans cette ville morte, un brin monotone toutefois car ses murs restent le plus souvent muets, sans fonction évidente.

Mazar, village Ouïghour dans la vallée du Tuyoq

Elle était un peu loin de Tourfan cette vallée – une heure en voiture –, mais quelle belle surprise. : y découvrir un vignoble avec ses séchoirs en attente de raisin et un magnifique village accroché à ses pentes  !

C’est la première fois qu’en Chine je me suis promené dans une cité, certes touristique, mais à l’habitat préservé. Les maisons construites en adobe y épousent la vallée et lui apportent une touche d’humanité sans la violer. Heureuse époque des mariages complices de la culture et la nature !

Rafales de vent et poussières en suspension

C’était mon dernier jour à Tourfan. L’après-midi je devais retourner à Ürümqi, pour y prendre un avion qui me conduirait à Kashgar. Le matin, la vue depuis ma chambre était bouchée : « poussières en suspension » (浮 尘,  fúchén) disait la météo.

Tourfan. Vue depuis ma chambre
La même, le dernier jour

Quand je suis sorti, le vent soufflait par rafales, si fort qu’il arrachait des branches aux arbres. Des cantonniers étaient à l’œuvre pour les ramasser. J’ai pensé à Henri et sa mésaventure moscovite qui lui avait coûté un séjour à l’hôpital et une évacuation sanitaire, à cause d’une branche tombée sur son épaule.

Alors qu’il me conduisait à la gare, j’ai demandé à mon chauffeur si ces tempêtes provoquaient des accidents. Il m’a répondu que ce n’était pas dangereux dans la ville mais sur les autoroutes. J’ai pensé qu’effectivement dans la cité, lui était protégé par son habitacle et que les cantonniers qui ne l’étaient pas débarrassaient les rues des obstacles. En revanche sur des routes bordées d’arbres, avec des voitures qui s’enfoncent dans le désert à grande vitesse…

Kashgar

Une pollution pour être naturelle n’en est pas moins une

Quand j’ai décollé d’Ürümqi, j’ai vu ça…

… avec les monts Célestes se profilant à l’horizon. Mais quand j’ai atterri à Kashgar, je n’ai plus rien vu, ou à peu près rien :

J’ai été ainsi accueilli par une atmosphère péniblement respirable. C’est le sable du désert qui en est la cause et non pas des usines. Lorsque je suis arrivé, le niveau de poussière PM10 [9] dans l’air était autour de 825 µg/m³ alors que l’Organisation mondiale de la santé recommande de ne pas dépasser 50 µg/m³ en moyenne journalière !

Quel est l’impact d’un temps couvert, fermé, de sable suspendu dans l’air, sur la perception d’une cité dans laquelle on arrive pour la première fois et pour quelques jours seulement ? Je connais la réponse : énorme. J’ai failli passer à côté. J’étais pourtant logé dans la vieille ville, dans une rue pimpante, comme elles le sont presque toutes. Je m’en étais rendu compte dès les premiers jours, mais il m’a fallu attendre que le ciel bleu et le soleil inondent la ville pour vraiment en apprécier le charme.

Sur les traces des voyageurs de 1990 

De toutes les photos prises par Luc pendant le voyage, ce sont celles prises à Kashgar qui étaient pour moi les plus goûteuses, presque atemporelles (voir la quinzième lettre). J’avais hâte de voir ce que ces lieux étaient devenus, quarante ans plus tard.

Dès le premier matin, je me suis rendu au Grand Bazar. J’y suis arrivé trop tôt ; il était pourtant 9 heures et demi du matin. J’ai découvert à cette occasion que le Xīnjiāng vivait sur deux horaires différents : l’officiel, celui de Pékin avec ses deux fuseaux horaires de décalage, et l’horaire local. Pour ce dernier, il était encore 7 heures et les portes n’ouvraient qu’à 8 heures. Qu’à cela ne tienne, j’ai attendu. Mais il ne suffit pas que les portes soient ouvertes, encore fallait-il que les marchands aussi ouvrent les leurs. Quand je l’ai arpenté, tout était désespérément fermé.

Ce n’est plus un bazar, mais un Centre commercial comme on en trouve maintenant partout dans le monde. Je n’ai jamais eu envie, pendant mon séjour, de retourner le voir à une heure de pleine activité.

Le marché aux bestiaux, lui, avait lieu plus tard, le dimanche. Je n’ai certes pas retrouvé l’ambiance qui émanait des images de Luc, mais je n’ai pas été déçu pour autant.

Il a été déplacé à l’extérieur de la ville en 2009 et mis aux normes de la modernité, mais il est resté vivant, coloré, bruyant, animé. Il regroupe aujourd’hui sur un même site d’un côté un marché alimentaire…

Et de l’autre un marché aux bestiaux où le négoce continue de battre son plein ; difficile même de circuler au milieu des essaims de moutons et de leurs propriétaires.

Massage et conversations

Pendant mon voyage, chaque fois que je pouvais – souvent donc – j’allais délasser mon corps rouillé dans des salons de massage. J’en ai vu beaucoup, de tous genres. Je n’ai croisé que des femmes dans ce métier, plutôt jeunes, avec un goût et un talent pour le massage éminemment variable. Comme je restais peu de temps dans un même endroit, c’était un peu la loterie, parfois très bien, parfois pas du tout.

Dans mon Moleskine qui me servait de mémoire manuscrite des lieux et des évènements, j’ai noté quelques unes de ces rencontres, parfois, du fait de leur incongruité, parfois du fait des dialogues dont ils ont été l’occasion.

A Lánzhōu, ce fut d’abord une jeune femme de 22 ans, qui n’avait que deux mois d’expérience. Ça se sentait… Mais elle était sympathique et à l’aise avec les étrangers. Elle utilisait son traducteur qu’elle réveillait en l’interpelant « wēixiào, wēixiào » (微笑, 微笑). La traduction en français était défaillante et en anglais souvent incompréhensible. J’ai quand même compris qu’elle était Hui, musulmane et fière de l’être, me demandant en quoi je croyais.

Dans cette même ville, j’ai changé de salon en espérant y trouver plus de compétence. Une masseuse très sexy est entrée dans la salle. Elle m’invite à prendre une douche. Je m’étonne de sa présence, mais comprends très vite qu’elle allait y participer en me savonnant et me séchant. Elle n’éprouvait aucune gène, moi non plus d’ailleurs. Avec ce préliminaire, je m’attendais à un massage sensualisé. Ce ne fut pas du tout le cas. Ses mouvements étaient ferme et sans équivoque, aux huiles dans le dos et par pression sur le reste du corps. Elle ne parlait pas. Terminant par les jambes, elle m’annonce abruptement que c’est fini et me demande de régler… Fin d’une prestation à la surprenante introduction.

A Tourfan, je suis allé deux fois dans le même salon pour bénéficier du massage d’une Fifi Brindacier, une nana à la tête marrante avec ses deux couettes sur le côté et deux mèches devant les yeux. C’est elle qui m’a donné les meilleurs massages de mon séjour : la cloche tibétaine au début qui vibre aux oreilles et résonne sur le dos et les jambes ; ses mains glissant grâce aux huiles essentielles, animées de mouvements amples, doux et fermes. Elle conservait le silence et avait l’air presqu’absente, comme incarnée dans ses gestes. Impossible avant d’entrer dans un salon de présager de la qualité de ce qui va vous arriver…

A Ürümqi, lors de mon second passage, je suis allé dans un hôtel près de l’aéroport pour pouvoir m’y rendre à pied, tôt le matin. A proximité, j’avais vu qu’il y avait un salon. J’y suis allé. J’ai été accueilli par une jeune femme sympathique qui m’a proposé sans détour de faire l’amour. J’ai refusé. Elle m’a proposé de « secouer l’avion ». J’ai à nouveau refusé. Elle a alors consenti à me masser, mais elle n’était pas très douée pour ça. Finalement, comme elle était sympathique et causante, on a le plus souvent parlé. La séance s’est transformée pour moi en cours de chinois. Ça nous a fait passer le temps dans l’agrément d’une conversation.

J’avais déjà pu le constater : les salons servent parfois de couverture à la prostitution –  c’est aussi parfois vrai en France. Ils jouent alors le rôle de maison close. J’ai eu l’occasion de réfléchir à ce sujet, dans mon autre bloc-notes, en utilisant comme fil rouge l’œuvre de Toulouse-Lautrec. Si cela vous intéresse, vous pouvez vous y rendre en cliquant sur ce lien : « Toulouse-Lautrec et les maisons closes »

A Kashgar, c’est une Ouïghoure qui m’a massé. Elle n’avait guère de talent pour exercer ce métier, mais elle avait envie de parler. Elle avait des clients étrangers, des commerçants Asiatiques fréquentant le marché, mais c’était la première fois qu’elle recevait un Français. J’étais pour elle exotique. C’était une jeune femme de 25 ans qui travaillait depuis trois ans dans ce salon. Je lui ai demandé si elle était mariée. Ce n’était pas le cas. Elle m’a alors demandé si en France, il fallait payer une dot pour la femme que l’on veut épouser. Ma réponse lui a visiblement plu : elle a alors regretté que chez les Ouïgours, elle s’élevait à 100 000 yuans (13 000 €), mais que chez un autre peuple voisin – je ne connaissais pas son nom chinois et ne l’ai donc pas retenu –, c’était encore pire : cela coutait trois fois plus. Elle m’a aussi demandé si en France, on pouvait se promener en sécurité. Je lui ai répondu que cela dépendait des endroits et des heures. J’ai été surpris par cette question et lui en ai demandé la raison. Elle m’a alors expliqué qu’elle était très heureuse de vivre ici parce que dans son salon, on travaillait jusqu’à cinq heures du matin, et qu’elle rentrait donc chez elle à pied, toutes les nuits…

Je me suis dit en l’écoutant que l’on ne pouvait pas être pacifiste et ne pas se soucier de la paix intérieure [10]. La violence d’un vol ou d’un viol au coin d’une rue est un traumatisme de même nature que celui apporté par une guerre. En Chine, cette sécurité – réelle – est acquise au prix d’un contrôle permanent et autoritaire de la population. Il y a un enjeu politique majeur à trouver une même efficacité dans les démocraties, par des voies qui la respecte. Si ce n’est pas le cas, elles risquent fort de basculer dans les recettes totalitaires, une autre forme de violence faite aux hommes.

Le lac de Karakoul

La route de l’Amitié Sino-Pakistanaise

Depuis Kashgar, les voyageurs de 1990 avaient fait une excursion en bus jusqu’au lac de Karakoul. La « route de l’Amitié Sino-Pakistanaise » [11] (ZhōngBā Yǒuyì Gōnglù 中巴友谊公路) qu’ils avaient empruntée relie Kashgar au Pakistan. Pour l’utiliser, il faut un laissez-passer frontalier (边防证 – Biānfáng zhèng) car cette route jouxte plusieurs pays, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Afghanistan, avant de pénétrer dans le Pakistan – la route des « stans » en quelque sorte. Ce n’est qu’une simple formalité administrative, nécessaire toutefois sous peine d’être refoulé au poste de contrôle qui filtre le trafic.

L’arrêt du chauffeur du bus au milieu du voyage pour faire sa prière (Voir « Le lac de Karakul » dans la quinzième lettre) était un souvenir resté en mémoire d’Odile. Cette photo permet de voir l’état de la piste qu’ils avaient alors empruntée.

La route de Kashgar au lac de Karakoul en 1990

En la comparant avec celle d’aujourd’hui, on voit ce que la modernisation et l’élargissement de cette route [12] engagée quelques années après leur passage a produit comme effet.

Bien qu’à 3600 mètres d’altitude, le lac de Karakul est devenu plus facilement accessible ; il attire désormais son flot de touriste, toutefois moins ample qu’en bien d’autres endroits. Il est vrai que ce site grandiose mérite le déplacement.

Le Muztagh Ata ( le « Père des montagnes de glace » en langue Ouïghour) se reflétant dans les eaux du lac au petit matin est un enchantement des yeux…

Le Muztagh Ata et le lac de Karakoul

Shenzhen

Les voyageurs de 1990 étaient arrivés en avion à Canton, puis étaient allés en train à Shenzhen puis Hong-Kong pour prendre leur avion de retour en France.

Je connaissais déjà Canton, pour y être venu avec Marie-Marthe et mes deux enfants. Aussi, ne voyais-je pas l’intérêt de passer par cette ville de simple étape, alors que je pouvais me rendre directement à Shenzhen. En outre, quand nous avions fait ce voyage à Hong-Kong en 2010 et que nous étions allés à Canton, Marie-Marthe n’avait absolument pas évoqué son passage ici.

J’ai appris trop tard qu’une des photos de Marie-Marthe en 1990 avait peut-être été prise près de la gare de Canton (voir « Marie-Marthe à l’entrée du Temple du dieu de la ville » dans la seizième lettre). Mon billet d’avion était déjà réservé. Il restera donc un voile de mystère sur cette photo. Mais cette évocation me donne l’occasion de la republier, car je trouve qu’elle lui rend grâce.

Pendant mon séjour à Shenzhen, j’ai passé une matinée avec Marga qui y était venue pour me voir, profitant de l’occasion pour rencontrer d’autres amis qui y résidaient. Elle a confirmé l’hypothèse Canton où elle a vécu plusieurs années. Elle a regardé sur son ordiphone à quelle distance l’enseigne se trouvait de la gare. Elle était environ à un quart d’heure en voiture, mais je pense que s’ils attendaient un train pour Shenzhen, ils ne se sont pas lancés dans une visite de la ville. Tout au plus se sont ils promenés autour, comme nous avions fait avec Marie-Marthe et les enfants en 2010. Nous étions alors allés patienter dans le Parc du Peuple, qui était à 5 mn à pied, sans avoir le moins du monde prévu que ce court passage allait devenir un de nos meilleurs souvenirs de voyage.

Mais qu’est devenue la baie de Daya ?

Luc, en tant que médecin des expatriés travaillant à la construction de la Centrale nucléaire de Shenzhen, était logé avec sa famille dans la Base de vie de la baie de Daya. Marie-Marthe y a probablement fait un saut (voir « Dàyà wān, base de vie des expatriés » dans la quinzième lettre). Aussi voulais-je faire de même.

Marga m’avait aidé à trouver une visite organisée de la Centrale et montré comment m’y inscrire. Malheureusement, il n’y en avait pas de prévu pendant les trois jours que je passais à Shenzhen. A défaut, elle m’a montré comment avec l’application GPS chinoise je pouvais réserver un chauffeur pour qu’il vienne me chercher à mon hôtel, me conduise à la Centrale, puis à la Baie et me reconduise chez moi.

C’est ce que j’ai fait le lendemain matin, mais rien n’a marché comme je l’espérais…

Arrivé à l’entrée de la Centrale, nous avons été refoulés. Je m’en doutais : seuls ceux qui se sont inscrits dans un tour organisé peuvent y pénétrer nous ont expliqué les gardiens. Je n’ai donc vu de la Centrale que son immense porche…

Entrée de la Centrale nucléaire de la Baie de Daya

Qu’à cela ne tienne, nous sommes alors partis pour la Baie de Daya. Mais cette Baie est immense…

Carte de la Baie de Daya

Aussi, le chauffeur m’a demandé d’être plus précis. Je n’avais pas l’adresse de la Base de vie ; je ne savais pas non plus ce qu’elle était devenue. Aussi est-ce lui qui a choisi. Il s’est rendu au sud d’une anse de la baie, en face de la Centrale. Je me suis ainsi retrouvé dans un Centre nautique flambant neuf. Peut-être ce lieu dira-t-il quelque chose à Luc ou Odile ?

A part pour cette escapade, je n’ai guère cherché à explorer Shenzhen. La température et la moiteur subtropicales auraient de toute façon calmé mes ardeurs. Je me suis contenté du service minimum : allé me promener dans le parc du Mont Lotus (Liánhuā shān 莲花山), pour bénéficier d’une vue plongeante sur la ville. J’y ai aussi par la même occasion rencontré le camarade Deng Xiaoping, célébré dans cette ville qui sans lui n’existerait pas, et qui a milité pour la conversion de la Chine au capitalisme dont elle est un des fers de lance.

Miscellanées

La lecture du Carnet de voyage de Marie-Marthe a parfois attiré mon regard vers ce que je ne voyais pas. Elle parlait par exemple des « accroupis » (voir « Pékin, juillet 1990 » dans la quatorzième lettre). Dans mes voyages précédents je n’y avais pas prêté attention. Ils sont peut-être moins nombreux à se tenir dans cette position qu’à son époque, mais il y en toujours un peu, un peu partout.

Pour les oiseaux en cage (dans le même chapitre : « Pékin, juillet 1990 »), la pêche a été moins fructueuse, mais j’ai néanmoins, lors d’une promenade à Lánzhōu dans le Parc du Petit Lac de l’Ouest, croisé un bel attroupement.

Quant aux « mollards » (à nouveau « Pékin, juillet 1990 »), si j’ai parfois entendu raclements et crachats devant ou derrière moi, c’est resté exceptionnel. L’éducation civique à la chinoise a l’air d’y avoir mis bon ordre.

1° interdit : Ne soyez pas vulgaire 2° interdit : Ne crachez pas

Avec une centaine d’heures cumulées passée dans le train, nos voyageurs de 1990 ont eu beaucoup plus d’occasion que moi de faire des observations sur les paysages ruraux (voir « Liǔyuán, deuxième étape »). Mais je n’ai pas été en reste, même si, TGV oblige, j’ai passé beaucoup moins de temps qu’eux dans le train pour parcourir les mêmes distances et si l’obsession de la ligne droite et des pentes peu inclinées les fait fréquemment passer dans les tunnels…

Petit dernier de ces miscellanées, qui me faisait sourire chaque fois que j’y étais exposé, – Marie-Marthe n’en a pas parlé et pour cause, la même motivation la conduisait dans une autre direction. Mais l’éducation civique à la chinoise a une capacité inouïe à se nicher jusque dans les recoins de la vie publique, jugez en vous-même…

De quoi nourrir la critique acerbe de nos sœurs qui fulminent lorsqu’elles constatent qu’un homme est passé avant elle dans leurs toilettes.

En guise de conclusion

Ce voyage pèlerinage en Chine est terminé. Je suis très heureux de l’avoir fait. Il n’avait pas été conçu pour moi, mais par Odile qui s’engageait dans la quarantaine ; un peu au-delà de mes capacités physiques d’aujourd’hui. Mais je l’ai suffisamment adapté pour qu’il me devienne possible malgré ma boiterie résiduelle.

Une histoire d’amour commençante a pimenté ce périple – il n’y a pas d’âge pour ça ; la grâce d’une rencontre y suffit, une disponibilité à la chose aussi – il a superposé deux histoires, l’une nourrit de souvenirs et l’autre de relation épistolaire et de visios.

J’ai eu trois vies pendant ce voyage, une vie de pèlerin à la recherche des lieux où était passée Marie-Marthe ; une vie d’amoureux offerte inopinément par la conversion d’une longue amitié en intimité ; et enfin une vie d’écrivain-photographe ou de mémorialiste. Il n’est pas fréquent que des gens ordinaires comme moi, laissent des textes abondants qui permettent de comprendre qui ils étaient, ce qu’ils pensaient de ce qu’ils voyaient. Les Encres de Chine ne sont pas des journaux intimes – je n’y livre rien que je ne saurais assumé publiquement – mais ils dessinent un portrait moral et mental, une époque aussi.

Fred, un ami Suisse rencontré à Kunming lors d’un de mes premiers voyages, lecteur attentif de ces Encres, avec qui j’ai déjeuné le dernier jour à Shenzhen, m’entendant dire cela m’a alors rétorqué que peut-être d’ailleurs, un de mes descendants dans quarante ans ferait ce même voyage. Qui sait ?

*****

Ici se termine cette lettre. Retournerai-je en Chine ? La vie en décidera.

N’hésitez pas à laisser un commentaire sur cette Encre ou sur les précédentes. Je les espère, je les attends !


[1] Les quatre autres régions disposant de ce statut sont le Tibet, la Mongolie intérieure, le Guǎngxī (attribué à l’ethnie Zhuàng 壮 qui représente un tiers de la population de la province) et le Níngxià (ethnie Huí 回).

[2] Contrairement aux voyageurs de 1990 qui avaient été abordés à Lánzhōu par un Chinois, probablement pour des raisons liées aux évènements de la place Tiān’ānmén. Marie-Marthe écrit en effet dans son Carnet : « en sortant d’un hôtel chic, nous sommes bousculés par un homme qui nous remet une série d’enveloppes adressées à « Mme Thatcher ou M. Bush ». L’homme le fait dans une grande peur, il doit être sinon un intellectuel du moins un fonctionnaire, un peu au-dessus de la moyenne puisqu’il parle anglais ».

[3] 5445 mètres, point culminant de la chaine des monts Célestes.

[4] Citation de Rachel Carson (1907-1964).

[5] Romantique en chinois se dit làngmàn 浪漫. C’est un mot qui signifiait à l’origine « libre, désinvolte, sans contrainte » et que les lettrés au XIX° siècle ont choisi pour traduire le concept européen de romantisme, du fait de sa vague ressemblance phonétique et sémantique avec ce mouvement culturel.

[6] Il s’agit du Parc folklorique des karez (Kǎn’érjǐng Mínsú Yuán 坎儿井民俗园) et de la Zone de préservation du patrimoine des karez (Kǎn’erjǐng chuánchéng qū 坎儿井传承区). Les informations et images que je présente sont tirées de ces deux Centres d’interprétation.

[7] 60 à 70 cm de large et 150 à 160 cm de haut (source : Parc folklorique des karez)

[8] Ma source pour cette question de l’origine est Deepseek

[9] Le niveau de poussière PM10 recense en  µg/m³ les particules en suspension dont le diamètre est inférieur à 10 micromètres (μm). A titre de comparaison, elles sont 6 à 8 fois plus petites que l’épaisseur d’un cheveu humain.

[10] C’était la deuxième fois dans ce pays, qu’une femme évoquait devant moi la question de la sécurité (voir « L’industrie du contrôle » dans la sixième lettre).

[11] La route de l’amitié traverse le massif montagneux du Karakoram et monte, à la frontière avec le Pakistan, jusqu’à 4 700 mètres d’altitude (col de Khunjerab, hóngqílāfǔ shānkŏu 红其拉甫山口). Elle est le fruit d’une coopération entre la Chine et le Pakistan. Achevée en 1978, la construction s’est étalée sur plus de dix ans. C’est une route stratégique qui a permis le désenclavement du sud-ouest du Xinjiang et offert une voie de passage du fret avec le Pakistan (source : Wikipedia)

[12] L’accord signé en 2006 entre la Chine et le Pakistan prévoyait que la largeur de la route du Karakorum passerait de 10 à 30 mètres afin de tripler sa capacité. Elle serait également adaptée à des véhicules plus lourds et accessible toute l’année (source : Wikipedia)

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